Michel Sitbon

“Controverses”

Note de lecture. Controverses, revue d’idées, n°6, novembre 2007 Génocide du Rwanda : la faute de Mitterrand

L’éditorialiste prévient : « la livraison de Controverses sur le génocide du Rwanda est lourde d’enseignements ».

Sans s’apercevoir de combien il peut être amusant, « S.T. », Samuel Trigano semble-t-il, directeur de la rédaction, explique d’emblée que « la “rupture” voulue par le président Sarkozy » viserait, en désignant Bernard Kouchner aux Affaires étrangères, à se « libérer » de « l’héritage » mitterrandien – auquel il attribue exclusivement la « faute » du génocide des Tutsi.

Peu documenté, notre éditorialiste ne sait peut-être pas que son héros, Nicolas Sarkozy, était, en 1994, porte-parole et ministre du Budget du gouvernement d’Édouard Balladur, sous l’autorité duquel a été commis le génocide. Quant à Bernard Kouchner, que ce mitterrandien puisse incarner une « rupture » avec Mitterrand resterait à vérifier.

Peut-être le directeur de la rédaction de Controverses aura-t-il manqué le n°1 de La Nuit rwandaise – ou bien Une guerre noire, le livre dont on rendait compte alors – où il est fait état du compte-rendu de Conseil « restreint »

– consacré au Rwanda – au cours duquel était décidé, le 2 avril 1993, d’ouvrir un budget illimité pour soutenir une politique qui, en un an, conduira au génocide.

Peut-être lui aura-t-il échappé que l’autre héros de cette histoire selon lui, Bernard Kouchner, était alors l’envoyé spécial de François Mitterrand au Rwanda – et qu’il pouvait se soucier de choses telles que de redorer le blason des assassins en tentant d’évacuer une poignée d’orphelins ?

Reconnaissons à notre éditorialiste de poser toutefois certaines questions pertinentes, par exemple lorsqu’il se demande si « la morale » serait « pervertie ». On pourrait même le citer plus largement tant ses propos s’appliquent parfaitement pour dénoncer ceux qu’il voudrait encenser – et y compris à lui-même… :

« La morale », « est-elle devenue dans ce monde du spectacle un faire valoir des personnalités et des gouvernements » ? « Toujours la quête du pouvoir a cherché à se travestir dans les atours de la moralité »« La morale n’est plus le travestissement du pouvoir : elle en est le marche-pied. » Et, mieux encore : « La rhétorique de la surenchère morale serait aujourd’hui le moyen le plus rentable de l’accession à un pouvoir ayant perdu toute consistance »

Tant de malversation est difficile à suivre par moments. Ainsi, dans ce monde orwellien parfait les discours peuvent-ils être symétriques de la réalité. Pour comprendre un peu mieux le sens du propos, avançons un peu dans la lecture, et voyons ce qu’un tel « dossier » contient.

Frédéric Encel, « directeur de recherches à l’Institut français de géopolitique », ouvre le bal.

Il est affirmatif, Encel : « aucune personne sérieuse » n’aurait jamais osé avancer l’accusation « infamante » suivant laquelle « Paris aurait souhaité le génocide des Tutsis ». « Le problème n’est évidemment pas là. »

Voilà qui simplifie les choses – ou les complique, comme on voudra. Ainsi il y aurait désormais un débat entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes » – y compris au sujet du Rwanda… Et le professeur Encel s’inscrirait donc parmi ces derniers. La thèse reste à instruire. Il se trouve qu’elle ressemble terriblement à celle de la Mission d’information parlementaire de 1998 qui concluait, en substance, que le génocide aurait été le résultat de « maladresses ».

Curieuse « maladresse » qui aura consisté à entraîner des tueurs alimentés en machettes par un parti proclamant ses intentions génocidaires…

Non, s’il y avait quelque chose à reprocher aux politiques engagées par la France au Rwanda, pour Encel ce serait au nom de « l’exigence – quasi philosophique – que l’on peut avoir envers un pouvoir démocratique et rationnel ». Ce serait « à ce niveau d’exigence » « que doit porter la critique »… Si c’est pas beau, « l’exigence »… Quant à la critique… il semble que certains n’aient même pas peur du ridicule…

Pourtant, aussitôt notre auteur pose une question d’une grande pertinence : la France, « soutien politique et militaire du régime hutu de Juvénal Habyarimana », « pouvait-elle méconnaître les exactions récurrentes et sans cesse plus meurtrières commises à l’encontre des civils tutsis ? » « L’Élysée manquait-il de sources ? » demande Encel.

Et il précise – comme pour ne laisser aucun doute quant à ses intentions : « Nous faisons porter notre interrogation sur l’Élysée car tous les témoignages »… concordent, selon lui. Ni Rocard, Premier ministre en 1990 lorsque fut prise la décision d’intervenir, « ni le gouvernement de cohabitation d’Édouard Balladur », « et moins encore le Parlement », « ne jouèrent de rôle actif ». En note, il croit utile de préciser combien Balladur aurait été « mal à l’aise vis-à-vis de l’implication massive autant que douteuse de l’Élysée auprès du régime Habyarimana ».

Mélangez le vrai et le faux… il en restera toujours quelque chose… Ainsi, s’il est bien possible que Michel Rocard ait été tenu à l’écart de la décision d’intervention elle-même, ce n’en est pas moins sous son gouvernement que celle-ci se produira, sous l’autorité de ministres qui lui devaient des comptes. Faut-il rappeler que c’est sous le gouvernement de Michel Rocard qu’interviendront les massacres du Mutara, dès octobre 1990, et des Bagogwe, début 1991 ?

De même, si le Parlement n’a pas « eu de rôle actif » pendant le génocide, nombre de parlementaires auront eu à connaître la problématique du pays des Mille collines avant et au long des quatre années de présence du corps expéditionnaire français. Rien n’empêchait que le Parlement se saisisse du dossier au moins pendant le génocide, alors qu’une « faute » aussi grave était en train de se commettre au vu et au su de tous.

Ce qui est certainement faux en tout cas, c’est que le « gouvernement de cohabitation » d’Édouard Balladur n’aurait joué « aucun rôle actif ». Encel, pas plus que Trigano n’auront consulté les comptes-rendus des Conseils restreints consacrés hebdomadairement au Rwanda tout au long de l’année de cohabitation. Précisons qu’on ne dispose pas de l’intégralité de ceux-ci. Une poignée d’entre eux sont entre les mains des chercheurs. Ils suffisent néanmoins pour attester formellement de ce que François Mitterrand n’était pas seul à suivre de près le dossier rwandais.

C’est à juste titre qu’Encel se scandalise de la réception à l’Élysée, en plein génocide, du ministre des affaires étrangères du gouvernement génocidaire, Jérôme Bicamumpaka, et du chef des CDR – les milices en charge de l’exécution du crime – Jean Bosco Barayagwiza. Comme le soulignait Jean-Paul Gouteux, un tel événement mériterait de figurer dans les manuels d’histoire de l’avenir.

Mais ce qu’Encel semble ignorer, c’est que, le même jour, la même délégation était reçue à Matignon – chez Édouard Balladur –, et au quai d’Orsay

– chez Alain Juppé. Précisons même : à l’Élysée, ils ne pourront rencontrer Mitterrand, alors en voyage en Ouzbékistan, et seront reçus par le chef de lacellule africaine, Bruno Delaye. À Matignon par contre, ce sont le Premierministre, lui-même, Édouard Balladur, et le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui recevront conjointement les représentants du gouvernement intérimaire rwandais, au paroxysme des tueries, fin avril.

De même, notre auteur aurait raison de rappeler que « plusieurs années durant, les acteurs directs du génocide ont pu voyager librement en France » – s’il n’omettait pas que c’est encore le cas aujourd’hui, et que nombre de ces « acteurs directs » ont établi leur résidence dans « la patrie des droits de l’homme ».

Ainsi, il n’est pas faux non plus de souligner combien l’idéologie génocidaire française s’articulait autour de mythes « progressistes » : l’anti-américanisme, prenant le relais du « complexe de Fachoda », serinait en effet la chanson du FPR « anglophone » qui, venu d’Ouganda, représentait une intrusion dans l’espace sacro-saint de la « francophonie ». Le fantasme d’une paysannerie hutu se défendant contre ce que Bernard Debré a appelé « le retour du Mwami » – à l’image de la France révolutionnaire combattant le retour des « émigrés » aristocrates de Coblenz –, et qu’on pourrait appeler « le complexe de Valmy », aura bien sûr été une détermination très importante pour cette entreprise criminelle. On voit apparaître cette thématique dès l’origine – dès les premiers prêches de Monseigneur Perraudin à la fin des années cinquante, dans lesquels celui-ci invitait à régler radicalement « le problème social ».

Mais, si le contenu « progressiste » de la rhétorique génocidaire est avéré

– et l’on peut simplement sourire de voir certains découvrir ça un peu tard, bien longtemps après la mort de Mitterrand –, on peut regretter, là encore, que notre auteur oublie quelques autres aspects du dossier. D’abord, peut-être aurait-il pu évoquer ce qu’on sait désormais de la théorie de la « guerre révolutionnaire » : c’est bien cette doctrine française de la répression dans l’espace de la décolonisation qui s’est appliquée au Rwanda à grande échelle. « Progressistes » les militaires d’Indochine ? Ceux de l’OAS ? Les tortionnaires de la bataille d’Alger et de Buenos Aires ?

On sait dans le détail maintenant – notamment depuis la parution d’Une guerre noire, de Gabriel Périès et David Servenay – comment le génocide des Tutsi aura été l’application directe des préceptes enseignés par le colonel Lacheroy à Arzew, pendant la guerre d’Algérie. On a pu voir aussi le colonel Trinquier au Katanga, « mercenaire » dans la même gendarmerie où officiait un élève de Lacheroy, le colonel belge Louis Marlière qui, dès 1954, entrevoyait la possibilité de mettre en œuvre les principes de la guerre révolutionnaire dans les régions densément peuplées du « Ruanda-Urundi ». On a vu Marlière accompagner Logiest pour organiser le passage à l’indépendance au Rwanda – et instaurer la République génocidaire. On a vu un peu plus tard Valéry Giscard d’Estaing s’empresser de signer des accords de coopération, en particulier pour la gendarmerie, cette fameuse gendarmerie dont la qualité du maillage territorial incarne l’idéal des théories de Lacheroy et Trinquier.

Peut-on réellement qualifier de « progressiste » ces héritiers de la collaboration qui forgeront leurs méthodes dans la guerre anti-communiste indochinoise, avant de s’aguerrir dans le combat anti-nationaliste en Algérie – et avant d’exporter leur savoir faire en Amérique latine ? Combien de temps fera-t-on semblant de ne pas avoir lu le livre – ni vu le film – de Marie-Monique Robin ? C’est à des militaires anti-communistes, qui imposeront leurs dictatures à travers l’ensemble de ce continent au long de deux ou trois décennies, que des militaires français enseigneront les techniques de la terreur.

Rappelons au passage qu’en Argentine comme au Rwanda, les doctrinaires de la guerre révolutionnaire bénéficieront toujours du soutien indéfectible… de l’Église catholique. Au Rwanda en particulier, il est plus que remarquable de voir comment aura été mobilisée jusqu’à la Vierge, pour assurer le déploiement de l’entreprise génocidaire. En 1981, les apparitions mariales de Kibeho, au Rwanda – tout comme celles de Medjugorje, en Bosnie, à la même époque – n’auront pas d’autre objet que de mobiliser le peuple pour l’entraîner dans la guerre civile. En Bosnie comme au Rwanda, les miliciens afflueront aux spectacles mystiques avant d’aller au carnage. On connaît en détail comment fut montée la mise en scène bosniaque – dénoncée à répétition par les évêques locaux –, sur décision du Vatican . Au Rwanda, le fait que l’organisation de cette sinistre farce ait été l’œuvre de Gabriel Maindron – qu’on appelait carrément « le blanc CDR » –, suffit pour se faire une idée du faible degré d’innocence de ces « apparitions ».

Last but not least, l’essentiel de la doctrine du génocide, c’est bien le racisme radical. Et on sait que ce n’est pas un hasard si la bibliothèque d’Habyarimana contenait Mein Kampf – œuvre d’un auteur difficilement cataloguable comme « progressiste ».

De même, s’il est vrai que l’intervention française se mettra en place sous un gouvernement de gauche, il est non moins signifiant que l’année de préparation du génocide proprement dit, en 1993, et le génocide lui-même, en 1994, se dérouleront sous un gouvernement de droite.

Il ne fait aucun doute que la gauche porte, à ce jour, la responsabilité de n’avoir rien dit – d’avoir laissé le génocide se préparer et s’accomplir, et de n’avoir même pas dénoncé ce scandale néo-colonial après coup. Et c’est donc sous des gouvernements de gauche, de 1990 à 1993, que s’implantera au Rwanda l’opération Noroît.

Mais il n’est pas non plus interdit de constater que c’est une ministre de la Coopération de gauche, Edwige Avice, qui demandait, en 1992, au général Varret, chef de la Mission militaire de coopération, de se rendre au Rwanda pour mettre en œuvre un plan de « démobilisation », et pour rappeler à l’ordre les soldats du Dami après que des associations de droits-del’homme aient dénoncé leur participation à l’entraînement des milices. Notons qu’Edwige Avice sera aussitôt remplacée par Marcel Debarge à l’occasion d’un remaniement ministériel – et que le général Varret sera, quelques temps plus tard, lui aussi démis de ses fonctions et remplacé par le tristement célèbre général Huchon.

Dans cette phase préparatoire du génocide, Marcel Debarge restera comme le ministre le plus lourdement compromis. Aussitôt investi de ses fonctions de ministre de la Coopération, il se rendait à Kigali – principalement pour effacer les instructions “légalistes” du général Varret et donner le feu vert à « la poursuite des opérations en matière de terrorisme » , ce qui suppo-sait, entre autres, le recours à la torture pour la chasse à « l’ennemi intérieur » Tutsi. À l’occasion d’un deuxième voyage, en février 1993, Debarge prendra d’encore plus lourdes responsabilités – si possible – en appelant à « un front uni face au FPR » dénonçant toute « troisième force » comme « illusoire » – ce qui revenait à prôner la création du « hutu power », au nom duquel, un an plus tard, se commettra le génocide.

Marcel Debarge, un socialiste. Soit. Mais lorsqu’on a réussi à faire la différence entre la nature de son intervention et celle d’Edwige Avice, elle aussi ministre socialiste, il est certainement significatif de voir, en remontant dans la biographie de ce « socialiste », que dans les étapes préparatoires du 13 mai, en mars 1958, Marcel Debarge « ressoudait le service d’ordre du RPF sur l’Ile de-France », ainsi qu’on l’apprend dans Résurrection de Christophe Nick...

Rappelons que dès le premier conseil des ministres « restreint » sur le Rwanda organisé sous le gouvernement de “cohabitation” de droite, le nouveau ministre de la Coopération, Michel Roussin, annonçait le programme : « Nous allons être amenés à recompléter les matériels, les munitions. » Il abordait en conséquence une question qui ne pouvait qu’intéresser un certain Nicolas Sarkozy, ministre du Budget de cette “cohabitation” : « Nous avons déjà beau-coup de dettes vis-à-vis du Ministère de la Défense. » Mais de telles contingences ne devaient pas faire obstacle, car « le ministère de la Coopération doit participer plus activement à ce dossier ».

Mitterrand ne cachait pas son opinion favorable, mais précisait la règle constitutionnelle : « cela dépend de monsieur le Premier ministre ».

Rappelons également ce que disait alors Édouard Balladur, pour ce premier Conseil “restreint”, le 2 avril 1993 : « Le statu quo n’est pas tenable. Nos forces sont trop faibles. Nous devons être davantage présents. Compte tenu des effectifs disponibles, nous devons mettre un millier de plus, mais il faut savoir combien de temps nous pouvons tenir. Il faut apporter des moyens supplémentaires à nos forces. » Bien loin du rôle passif fantasmé par Encel, Balladur ajoutait pour conclure : « L’objectif est de trouver une solution durable. » Et, comme on sait, ce jour-là, la « solution durable » était un euphémisme pour la « solution finale » que son gouvernement mettra un an à préparer.

Mitterrand, trop conscient des responsabilités, pouvait terminer ce conseil d’un mot cruel : « On doit faire comme vous l’avez souhaité, Monsieur le Premier ministre. »

Quant à savoir si François Mitterrand était un homme de gauche… Faut-il rappeler son amitié intime avec un autre « homme de gauche », René Bousquet, responsable, lui, des déportations de juifs pendant la deuxième guerre mondiale ?

Soyons précis : François Mitterrand était un homme d’extrême-droite obligé d’endosser des habits présentables dès lors que la défaite du nazisme se profilait – dès 1943. Mais, ainsi que cela aura été souvent relevé, c’était aussi un homme fidèle en amitié. En 1946, il participait aux éditions du Rond Point d’Eugène Schueller – le patron de l’Oréal ayant alors des velléités éditoriales. Tour à tour ministre de l’Intérieur et de la Justice, pendant la guerre d’Algérie, il donnera le feu vert aux techniciens de la « guerre révolutionnaire » – en particulier lorsqu’il demandera formellement au procureur d’Alger de refuser de recevoir les éventuelles plaintes pour faits de torture – ainsi que le rappellera le général Aussaresses.

Encel se demande « sur quelle base politique rationnelle » pouvait s’appuyer Mitterrand pour s’impliquer « autant et aussi dangereusement ». « Quels intérêts supérieurs de la France défendait le Président ? » S’il ne répond pas vraiment à la question, notre auteur hasarde, en note, une réflexion intéressante, dressant le parallèle avec la politique entreprise en Bosnie ces mêmes années 1990-1995. Il propose comme explication l’idée que Mitterrand ait pu être, dans les deux cas, un homme d’un autre âge, impregné de la mythologie proserbe, anti-allemande, remontant à la Première guerre mondiale dans le cas bosniaque, et à celle de la rivalité avec l’Angleterre, trouvant ses sources dans l’affaire de Fachoda – en 1898 – pour le Rwanda. Comment ces « schémas de pensée archaïques » ont-ils pu s’imposer – se demande Encel.

Il n’aurait pas lu – ou pas compris – Une guerre noire. Ni L’horreur qui nous prend au visage – compte-rendu des travaux de la semaine d’auditions de la Commission d’enquête citoyenne. Il est vraiment regrettable que les acquis de la recherche se diffusent si lentement – y compris dans un public de « spécialistes ». On peut légitimement se demander si ce n’est pas pour de mauvaises raisons. Il semblerait que certains fassent mine de ne pas comprendre – peut-être parce que ce qu’il y a à comprendre serait trop terrible.

On sait maintenant que loin de « schémas archaïques », c’est au contraire la pensée ultra-moderne de la « guerre révolutionnaire », dont la présentation classique, par le colonel Trinquier, s’intitule précisément La guerre moderne. C’est aussi ce qu’on a appelé la « guerre psychologique ». Cette théorie de la guerre politico-militaire est importée de Sun Tzu comme de Clausewitz. Inspirée plus directement de La guerre totale, de Ludendorff, et ayant trouvé son nom dans La guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung, cette doctrine aura été élaborée par le colonel Charles Lacheroy pendant la guerre d’Indochine. On lui doit d’avoir renouvelé en profondeur le concept même de la guerre. Des rizières du Tonkin jusqu’aux faubourgs de Bassora, de la bataille d’Alger à la « guerre sale » argentine, depuis un demi-siècle toutes les armées du monde, ou presque, se seront abreuvées chez Lacheroy et Trinquier.

Son théorème de base, c’est l’inversion du précepte de Clausewitz suivant lequel la guerre serait le prolongement de la politique. Pour Trinquier, c’est le contraire : la politique est le prolongement de la guerre. En fait, dans la doctrine de Lacheroy, c’est tout un : il s’agit bien d’une théorie politico-militaire, où le principal sera toujours le résultat politique, et où la violence

– et particulièrement la torture – est considérée comme un moyen de « l’action psychologique ».

Très proches également des théories de Carl Schmitt, les doctrinaires de la « guerre révolutionnaire » organisent leur système autour du principe de la guerre civile. Il s’agit toujours de combattre « l’ennemi intérieur ». En Afrique, ce principe s’articule sur l’ethnisme, la lecture raciste – inspirée chez l’autre théoricien du nazisme, le fondateur de la géopolitique, Karl Haussofer –, pour laquelle de vastes perspectives s’ouvraient dans le contexte des États naissant au soleil des indépendances.

L’État-Nation européen, que le colonisateur laissait en héritage aux colonisés, pouvait bien se comprendre comme un habit mal taillé sur le corps des réalités tribales. C’était d’autant plus crédible que le colonisateur prenait soin dans le même mouvement de liquider tous les leaders nationalistes, laissant à leur place quelques sergents vite promus présidents. Ainsi l’univers post-colonial aura-t-il été un patchwork de nations caricaturales, où la légitimité de l’État, et l’idée même de citoyenneté, pouvaient facilement se contester sur la base des régionalismes ethniques que l’ex-colonisateur, depuis cinquante ans, n’a pas manqué d’attiser autant que faire se peut.

Ce n’est pas le lieu de refaire toute l’histoire de ces crimes néo-coloniaux, où les agents français auront fait feu de tous bois pour affaiblir autantque possible les nouveaux États africains en appliquant les préceptes de la « guerre révolutionnaire ». Pierre Messmer au Cameroun, Foccart et Houphouët Boigny au Biafra, Dominique de Roux en Angola, poseront les premiers jalons de cette horrible politique bien avant son déferlement au Rwanda.

Que vise le colonisateur en stimulant la guerre civile et la haine ?L’affaiblissement politique des États nouvellement indépendants. C’est tout. Une Afrique déchirée par la guerre civile reste une Afrique dominée. C’est toujours vrai aujourd’hui, en Centrafrique comme au Tchad, où les troupes « rebelles » sont équipées de pied en cap par les services français, en même temps que les gouvernements bénéficient du soutien sans faille des troupes coloniales.

Bref, on sait aujourd’hui que le discours de « défense de la francophonie » n’est que la couverture d’une stratégie bien moins naïve – et plus redoutable.

Malheureusement, le point de vue de Frédéric Encel est, lui aussi, bien moins naïf qu’il ne paraît à première vue. Il a bien lu, en fait, Une guerre noire. Il a même compris qu’on est, au Rwanda, dans le cas de l’application des

« techniques éprouvées de “guerre contre-révolutionnaire” enseignées à des Hutus rwandais qui en feraient ensuite le pire usage ».

Ainsi, notre auteur en sait-il bien plus long qu’il ne paraît. Il ne feint l’ignorance que pour asseoir ses thèses. Après avoir innocenté le gouvernement, il voudrait déresponsabiliser l’armée. Car quoi, explique-t-il, la France est une démocratie, et dans une démocratie, « le politique prime le militaire ». « L’exécutif décide », « et l’armée exécute ». « Faire porter le chapeau de tout ou partie de la tragédie rwandaise » à l’armée française ne serait, selon lui, « pas honnête ».

Des « éléments » de l’armée française auraient connnu « une proximité d’armes avec de futurs génocidaires en 1990-1993 », ainsi que veut bien le reconnaître Encel. Et c’est tout ce qu’on pourrait leur reprocher. Même s’il est avéré qu’ils ont entraîné les hommes de l’armée rwandaise aux « techniques éprouvées » de la guerre révolutionnaire, « faudrait-il reprocher à l’armée française d’avoir tenté de se montrer… efficace ? » Pour Encel la réponse ne fait aucun doute : c’est la responsabilité de Mitterrand et de « son entourage partageant ses lubies » qui est engagée. Pas celle de « l’institution militaire ».

Aura-t-il remarqué que cet « entourage partageant ses lubies » était d’abord constitué de militaires ? Huchon, Quesnot, Lanxade, Heinrich : les principaux idéologues de la « guerre totale » contre « l’ennemi intérieur » tutsi sont tous militaires. Si Bruno Delaye et Hubert Védrine se seront également compromis, c’est en deuxième rang, annonant en quelque sorte la leçon serinée par les militaires.

Mais, même si Mitterrand avait été entouré de civils, comme feint de le penser notre auteur, cela exonérerait-il pour autant les « exécutants » ? Redoutable question, puits insondable.

Notre auteur ferait mieux de se méfier. S’il devenait légitime d’exécuter n’importe quel ordre, quelle limite y aurait-il à la barbarie étatique ? Se rend-il compte qu’en France, aujourd’hui, des flics tabassent quotidiennement des sans-papiers, au nom de l’ordre démocratique ? Et que c’est en invoquant « l’État de droit » qu’ils les prennent par les pieds pour les monter dans l’avion dans le cadre d’expulsions « légales » ?

Peut-il comprendre que cette femme noire que l’on embarque dans ces conditions, c’est sa mère, sa grand-mère, sa fille ? Ne voit-il pas que s’il est légitime d’obéir à quelqu’ordre que ce soit, il n’est plus à l’abri de rien ? À moins qu’encore une fois notre auteur ait beaucoup mieux compris qu’il n’y paraît, et qu’en abaissant sa prose jusqu’à ce degré de servilité il espère se protéger, se mettre « du bon côté du manche » à une époque où l’État ne recule devant rien pour tenter d’asseoir sa toute-puissance en Afrique comme en Europe – à Kigali comme à Paris.

Le problème, c’est qu’exonérant tour à tour l’essentiel des responsables politiques encore vivants – au nom du « domaine réservé » présidentiel –, puis l’ensemble de « l’institution militaire », en vertu de la primauté du politique, Encel réduit la question des responsabilités à la dénonciation des « lubies » de François Mitterrand… Celui-ci peut toujours faire bouc émissaire, il n’est plus là pour répondre…

Pendant ce temps-là, les rescapés attendent toujours des réparations – et des excuses.

Demander justice à l’État criminel français, voilà qui semble au-delà du pensable. La France a-t-elle jamais rendu des comptes pour l’un ou l’autre de ses innombrables crimes coloniaux ?

Au contraire, on fait campagne, au plus haut niveau de l’État, contre toute repentance – et une pléiade d’intellectuels s’empressent d’applaudir ce qui ose se qualifier de « rupture ».

Encel dénonce le « naufrage moral » de Mitterrand. Il a raison, mais peut-être ferait-il bien, aussi, de se regarder dans une glace. Le « courage » et « l’honnêteté intellectuelle » ne sont pas forcément là où il les voit.

Les autres contributions à ce numéro spécial pourraient aussi mériter commentaire. Suit celle de Patrick de Saint-Éxupéry. Celui-ci, journaliste au Figaro, aura attendu près de quatre ans, pour publier, en 1998 de brillantes séries d’articles dénonçant l’implication française. Six ans plus tard, en 2004, on lui doit également un excellent livre, L’inavouable, où il rendait compte avec une grande sincérité de son déchirement de citoyen-journaliste confronté à la monstruosité du crime de la République.

On peut simplement déplorer que cet éminent critique de l’engagement français dans le génocide participe à répétition à des ouvrages collectifs « kouchnériens » de dédouanement de l’armée française et de soutien à la « rupture » sarkozyste. L’année dernière, c’était dans Rwanda, pour un dialogue des mémoires, préfacé par un Bernard Kouchner qui n’avait pas encore conquis ses galons de ministre des Affaires étrangères. On pouvait lire dans cette préface la phrase avec laquelle il achetait son billet d’entrée dans le gouvernement d’“ouverture” à venir quelques semaines plus tard : «  l’armée française n’a pas plus organisé le massacre qu’elle n’a participé directement au génocide ».

Faut-il regretter que la contribution de Patrick de Saint-Éxupéry à ce « dialogue des mémoires » n’ait pas contenu alors la moindre allusion au rôle de l’armée française – son “domaine de spécialité” ? Ou bien considérer que ce serait injuste de lui reprocher cet oubli partagé par l’ensemble des contributions à cet ouvrage édité par l’UEJF ?

Rappelons que ce livre s’inscrivait dans une démarche d’ensemble de l’UEJF prétendant s’intéresser à « l’autre génocide ». On ne pouvait alors que se féliciter de voir les jeunes étudiants juifs surmonter le dogme de « l’unicité de la Shoah » et entreprendre un voyage d’étude au Rwanda. Des rescapés se réjouiront alors de voir des français s’éloigner des thèses négationnistes du double-génocide pour reconnaître la réalité de l’extermination des Tutsi.

C’est à partir de ce voyage que sera fait un film, où la question d’une éventuelle responsabilité française n’est abordée que par Stéphane Poquerain, ancien porte-parole des Verts, qui d’une voix de tribun déclarait qu’il faudrait bien en venir à demander des comptes à notre gouvernement « pour ce qu’il n’a pas fait »… Or, Stéphane Poquerain est trop bien informé pour ne pas savoir que ce qu’on reproche à la France, c’est d’en avoir trop fait au Rwanda.

Mais l’ensemble des participants à l’ouvrage collectif qui résultera de ce voyage semblaient avoir complètement oublié les termes du débat. Aucun n’aura lu les articles de Saint-Exupéry en 1998. Ni assisté aux débats de la Mission d’information parlementaire qui suivit. Ni été informés des travaux de la Commission d’enquête citoyenne de 2004. Ni lu aucun des livres édités par l’Esprit frappeur, du Génocide français, de Mehdi Ba, en 1998, à la Nuit rwandaise, de Jean-Paul Gouteux, en 2002, en passant par le témoignage capital de Vénuste Kayimahe, France-Rwanda, les coulisses du génocide, sans oublier les livres de Gérard Prunier, Benjamin Sehene – ou celui de votre serviteur, Un génocide sur la conscience.

Rappelons que dès 1994 on disposait des livres comme celui de Pascal Krop, Le génocide franco-africain, sous-titré non moins explicitement « Faut-il juger les Mitterrand ? », ou de Colette Braeckman, ou de François-Xavier Verschave. Également en 1994, l’association Survie organisait le « contre sommet » de Biarritz, où le rôle de la France était déjà exposé en détail.

Début 1995 paraissait Maintenant, qui, tout au long de sa quinzaine de numéros poursuivra avec insistance la question de la responsabilité française.

On s’attarde ici sur ces éléments de bibliographie parce que c’est justement l’objet de l’article de Saint-Exupéry dans Controverses – et que malgré la petite vingtaine de pages qu’il y consacre, il n’aura réussi à mentionner aucun des livres de l’Esprit frappeur – ni celui pionnier de Mehdi Ba – devenu entretemps son éditeur –, ni le livre de référence de Jean-Paul Gouteux.

Raphael Glucksmann est un autre des collaborateurs de cette livraison spéciale de Controverses. Co-réalisateur du film Tuez-les tous !, le fils du philosophe sarkozyste est, lui aussi, devenu une sorte de “spécialiste” du génocide

– et de l’intervention française. Mais il ne nous explique pas en quoi ses investigations lui permettent de conclure de façon péremptoire : « Bien évidemment, les autorités françaises n’ont pas voulu, planifié ou encouragé directement ce génocide. »

Il se trouve que toutes les enquêtes accumulées depuis quatorze ans maintenant convergent pour montrer comment l’armée française aura non seulement organisé, fourni la doctrine et la méthode, équipé et formé les assassins, mais y compris participé au génocide. Comment Glucksmann peutil croire que le génocide n’a pas été voulu, alors qu’il dit par ailleurs avoir bénéficié de confidences de général Quesnot – un des principaux responsables de l’intervention française – qui, dix ans plus tard, loin de tout repentir, pouvait se vanter devant lui d’avoir eu « raison avant tout le monde » en organisant la « guerre totale », soit la mort de centaines de milliers de femmes et d’enfants, « contre les américains et leurs agents » ?!

Glucksmann se réjouit un peu vite lui aussi de la « rupture » sarkozyste. Une « nouvelle génération » de dirigeants politiques serait désormais en place, après un demi-siècle de décolonisation. Peut-être, mais répétons que l’apôtre de la « rupture » était déjà ministre au temps du génocide. Et si l’actuel ministre des Affaires étrangères était à l’époque dans l’opposition, cela ne l’empêchait déjà pas d’intervenir au pays des Mille collines en tant qu’envoyé spécial de Mitterrand.

Selon notre auteur « le maintien de la “Françafrique” coûte, financièrement comme politiquement, trop cher ». Là encore, on préférerait lire une démonstration que de subir une telle déclaration péremptoire. Comment croit-il que Bouygues et Bolloré sont devenues les premières entreprises françaises ? Comment ferait Areva sans l’uranium du Niger et du Gabon ? Et Total sans le pétrole d’Angola ? Trop cher, le pillage colonial ? Pour l’entretien d’une poignée de soldats et de barbouzes, la France dispose des richesses d’un continent.

Trop cher « politiquement » – ce n’est pas certain quand on voit comment, même après un génocide, on peut parader – et bénéficier du soutien non seulement d’un philosophe mais de son fils…

Glucksmann pousse parfois la naïveté un peu trop loin, lorsqu’il fait mine de se réjouir de déclarations du candidat Sarkozy contestant le principe du « domaine réservé » de la politique étrangère. N’a-t-il donc pas remarqué comment la « rupture » a consisté à… étendre le « domaine réservé » à l’ensemble de la politique de l’État ?

La fin de la monarchie française ne s’annonce pas, en tout cas, à regarder le comportement servile de certains intellectuels, plus pressés que jamais de faire leur cour à l’Élysée.

Le fils Glucksmann croit ce qu’on lui dit : on aurait tué un million de personnes pour contrer l’influence américaine. Il lui suffit dès lors d’enregistrer que le nouveau prince revendique l’amitié américaine pour considérer que la page est tournée… C’est un peu court. Il remarque pourtant que Washington « ne leva pas le petit doigt » pour aider les Tutsi ni « avant », ni « pendant » le génocide. Mais à ce degré d’aveuglement, il n’est pas sûr qu’une intervention au Tchad suffise à éclairer notre documentariste. Certaines grilles de lecture idéologiques sont trop rigides pour permettre de comprendre quoi que ce soit.

Jean-François Dupaquier s’est distingué dans la presse française pour avoir, dès 1990, dénoncé – dans L’Événement du jeudi – l’intervention française et le projet génocidaire qui se mettait manifestement en place dans son contexte. Il se distingue encore une fois par la qualité de sa contribution au dossier de Controverses sur « les médias français et le génocide des Tutsis ». On peut juste regretter que son sujet lui ait permis, à lui aussi, d’éviter la question des responsabilités millitaires.

J’aurais, dès janvier 1995, dans Maintenant, engagé la critique des responsabilités médiatiques. Je ne peux que me réjouir qu’à la suite de ce travail et du livre de Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre pouvoir ?, de nombreux travaux universitaires, de même que la Commission d’enquête citoyenne, aient fini par se pencher sur la question. Dupaquier a raison d’insister à son tour sur cet aspect des choses. Mais à l’heure – et dans une revue – où il est explicitement question d’exonérer les responsabilités militaires, on peut relever que ce n’est pas forcément le plus urgent.

Et puisqu’on en est là, à passer en revue cette revue, il n’est pas interdit de signaler le plutôt bon article “historique” de David Rigoulet-Roze – chez lequel on retrouve néanmoins les manques bibliographiques que l’on retrouve chez l’ensemble des collaborateurs de ce dossier de Controverses.

Ainsi malgré l’abondance de ses références, il n’aura lui non plus identifié aucune des publications de l’Esprit frappeur, et s’il a lu un livre de Gouteux, c’est Un génocide secret d’État, publié aux Éditions sociales, et non la Nuit rwandaise. De même, semble lui avoir échappé Une guerre noire, de Périès et Servenay – ce qui est particulièrement regrettable étant donné l’objet “historique” de sa recherche, abondamment exploré par ces auteurs.

Après bien des pages consacrées à l’archéologie du sujet, notre auteur en vient à l’histoire du génocide proprement dite. Ce n’est alors, manifestement, que pour accréditer la thèse qui voudrait qu’Édouard Balladur ait été temporisateur au moment d’engager l’opération Turquoise. C’est effectivement ce qu’on a pu croire pendant des années. Néanmoins, depuis que circulent des bribes d’archives rendues accessibles par l’Institut François Mitterrand pour Pierre Péan – qui sont maintenant entre les mains de l’ensemble des chercheurs comme des juges du Tribunal des armées – on a pu largement réviser ce point de vue, en constatant au contraire la participation très volontaire d’Édouard Balladur et de ses ministres à ce « dossier ».

En gros, hormis quelques lacunes bibliographiques, l’article de David Rigoulet-Roze aurait été excellent il y a quelques années. Malheureusement, on n’en est plus là.

Last but not least, l’article de Barbara Lefebvre. Copieusement documenté, il ne laisse aucun doute sur la nature de l’engagement français tout au long de la crise. On peut juste s’étonner que l’auteur hasarde une estimation des morts de Bisesero pendant l’opération Turquoise – « un millier » selon elle

– en contraste avec les « quelques milliers » sauvés alors par l’armée française. Ces rescapés de Bisesero auraient été « abandonnés » aux machettes des miliciens, alors que les soldats de Turquoise avaient « connaissance de leur présence », dit Barbara Lefebvre. Or, comme on sait, on discute depuis quelques années de savoir s’ils n’auraient pas seulement pêché par passivité, mais carrément participé à tendre des pièges aux derniers rescapés du génocide, ainsi que de nombreux témoignages le rapportent.

Barbara Lefebvre se trompe quand elle affirme que « depuis sa prise de fonction, le président Sarkozy ne s’est pas exprimé publiquement sur le génocide de 1994 ». Elle aura mal lu le fameux discours de Dakar, où le président français martèle la phrase qu’il avait déjà répétée à plusieurs reprises au long de sa campagne : « La France n’a pas commis de génocides. »

De même, à l’unisson avec l’ensemble des auteurs de ce dossier, elle rend hommage à Bernard Kouchner sans beaucoup de discernement. Celui-ci n’aurait « jamais hésité à critiquer la politique mitterrandienne sur cette question ». On le voit effectivement répéter depuis un an que Mitterrand aurait eu le grand tort… de refuser d’intervenir pour empêcher le génocide.

Là encore, c’est faire bon marché du fait que ce qui est reprochable à l’armée française, ce n’est pas tant de s’être abstenue d’intervention vertueuse que d’avoir procédé à une intervention criminelle – ainsi que Barbara Lefebvre le documente plutôt bien par ailleurs. Et puisque son sujet spécifique porte sur le « négationnisme français », et sur ses différentes formes, peutêtre aurait-elle pu relever la forme affichée de négationnisme de Bernard Kouchner, lorsqu’il s’obstine à affirmer l’innocence de l’armée française, ainsi qu’il pouvait le faire en préface du livre de l’UEJF il y a un an, et ainsi qu’il n’a pas hésité à le réaffirmer à Kigali, lors d’une visite officielle éclair en ce début 2008.

Pour le reste on ne peut que souscrire à son appel en faveur d’un « droit d’inventaire » sur la question rwandaise. Mais un tel exercice a-t-il le moindre sens si l’on n’y applique pas un minimum de rigueur ? Il est à craindre que l’éditorialiste n’ait que trop raison et qu’on n’assiste là – particulièrement dans ce dossier de sa revue – à un abject travestissement de la morale, embauchée à n’importe quelles conditions comme « marche-pied du pouvoir ».

Mis en ligne par Michel Sitbon
 21/10/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
Dr Jean Damascène Bizimana

Par Jean Damascène Bizimana, Docteur en Droit de l’Université de Toulouse I, auteur du livre L’Église et le génocide au Rwanda : Les Pères blancs et le négationnisme. Ancien membre de la Commission rwandaise d’enquête sur le rôle de la France dans le (...)

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