Jacques Morel

Des Français participaient aux opérations militaires pendant le génocide

Jacques Morel est l’auteur d’un ouvrage monumental, non encore publié, À la rescousse des assassins, dans lequel il fait méthodiquement le point sur l’engagement français dans le génocide rwandais. Extrêmement documenté, ce livre constitue un acte d’accusation sans appel.

Nous en avons extrait le chapitre consacré à la question dramatique, et rarement abordée, de la présence de militaires français y compris pendant les cent jours du génocide. Sont ici relevées les traces de cette présence que Morel aura rassemblées à partir de la documentation existante.

1 Des conseillers militaires, des « sonnettes »

Le Dr Jacques Bihozagara, membre du Bureau politique du FPR, interviewé par Le Soir, lors de l’annonce par la France de l’opération Turquoise, voit dans celle-ci une tentative pour récupérer des conseillers militaires français en mauvaise posture parmi les FAR en déroute :

Mais nous pensons aussi que dans les troupes en débandade, il se trouve des témoins gênants qui pourraient mettre la France en cause et qu’il s’agirait d’éliminer.

– Disposez-vous d’éléments suivant lesquels des militaires français se trouveraient au Rwanda, et seraient bloqués aux côtés des forces gouvernementales ?

– Oui, nous aussi nous disposons d’informations suivant lesquelles des militaires français seraient traqués dans des camps militaires à Kigali et nous croyons que l’opération actuelle a aussi pour but de les faire sortir. Nous croyons même que c’est cela la raison déterminante de l’opération prévue, c’est pour cela qu’il faut aller si vite [1].

Colette Braeckman revient sur ces exfiltrations le 29 juin :

Turquoise, malgré ses effets positifs auprès des victimes, pourrait être considérée comme une entreprise humanitaire dissimulant d’autres objectifs. Il s’agirait entre autres de retirer des hommes restés aux côtés des gouvernementaux ou d’extraire de l’enfer rwandais des collaborateurs locaux, qui ne sont pas les plus menacés mais qui savent beaucoup de choses. Des messages radio ont été lancés, invitant ceux qui le peuvent à gagner Kibuye. Les membres de la radio des Mille Collines se prépareraient aussi à être évacués par les Français [2].

Il y a des indices comme quoi des militaires français sont restés au Rwanda après l’opération Amaryllis. Un détachement du COS de 33 hommes est maintenu à Kigali le 12 avril sous le commandement du Lieutenant Colonel Jean-Jacques Maurin, commandant les opérations spéciales, il serait parti le 14 avril en raison de l’aggravation de la situatio [3], mais sont-ils vraiment tous partis ? Jean-Dominique Merchet laisse entendre que certains sont restés :

Le 17 avril, les derniers Français quittent Kigali, hormis quelques éléments des forces spéciales [4].

Après l’opération Amaryllis des militaires français sont restés au Rwanda : « Seuls quelques éléments des forces spéciales vont rester en “sonnettes” afin de rendre compte des événements à l’état-major de l’armée de terre. » [5] Le général Lafourcade le confirme en 2006. Déplorant la pauvreté des renseignements dont disposait l’opération Turquoise, il déclare : « Cela prouve que l’on n’avait plus grand monde au Rwanda, nulle part. À part ceux qui étaient enfermés à Kigali, mais ceux-là, ils ne savaient pas grand-chose et ils n’avaient pas le droit d’aller se balader à droite et à gauche, donc on ne savait rien et c’était un sacré problème. » [6] Il est probable aussi qu’un officier français soit resté pour conseiller le chef d’état-major des FAR.

Des Français se battent à la mi-mai aux côtés des FAR dans la région de Butare :

À la mi-mai 1994, soit cinq semaines après le début du génocide, des Français sont présents dans la région de Butare. Le Figaro dispose d’un témoignage précis : « Des Français se battaient à la mi-mai aux côtés des Forces armées rwandaises (FAR) dans la région de Butare. » Interrogé, un haut responsable militaire français déclare : « C’est possible. Il s’agit peut-être de mercenaires. » [7]

Un Français, faisant du renseignement, est resté durant tout le génocide à Butare. Des soldats français du 8e RPIMA avaient mis un coopérant français, Pierre Galinier, en contact avec lui :

Alain Bossac, garagiste français qui se disait ancien pilote d’avion, ancien militaire et au moment de l’opération Amaryllis « consul honoraire de Butare », a été l’un des trois Européens (avec un couple de pasteurs suisses) à rester à Butare pendant le génocide. Il a été en relation permanente avec les responsables des FAR pendant trois mois. Il a été évacué par des militaires de l’opération Turquoise la veille de la prise de Butare par le FPR. [8]

Il semble que le colonel Bernard Cussac, attaché de défense à Kigali, soit resté au Rwanda pendant la durée du génocide, ainsi qu’en atteste un arrêt de Conseil d’État relevé par François-Xavier Verschave, dans Billets d’Afrique, en juin 2004 :

Le 26 juillet 1996, le colonel Cussac a gagné en Conseil d’État (arrêt n° 165521) une requête contre l’État français. Celui-ci a été condamné à lui verser (plus les intérêts) « une somme de 900 000 F correspondant à la différence entre l’indemnité de résidence qu’il a perçue lorsqu’il était attaché de défense au Rwanda du 15 juillet 1991 au 12 juillet 1994 et celle qu’il aurait dû percevoir en cette qualité ». Que faisait-il, en « résidence » au Rwanda, dûment constatée et facturée par le Conseil d’État, pendant toute la durée du génocide ? Mieux, il a prouvé, à l’appui de sa requête, « qu’il a exercé ces fonctions » de chef de la mission d’assistance militaire et attaché de défense jusqu’au « 9 octobre 1994 ». La mission d’information parlementaire s’est bien gardée de l’interroger sur ces fonctions prolongées… [9]

Il a prouvé lors de sa requête « qu’il a exercé ces fonctions » de chef de la mission d’assistance militaire et d’attaché de défense jusqu’au « 9 octobre 1994 ». [10] Cependant, nous ne pensons pas que le Colonel Cussac soit resté à Kigali.

Vers le 27 mai, le général Dallaire envoie des observateurs s’enquérir de la présence de mercenaires blancs dans la région de Cyangugu :

Dans le sud, je m’inquiétais de conserver un certain contrôle sur la situation humanitaire. Je voulais aussi vérifier la véracité d’une rumeur faisant état de la présence de Blancs francophones dans la région de Cyangugu. Je me demandais si nous n’allions pas assister à un accroissement du nombre de mercenaires blancs au service de l’AGR. Pour obtenir des données plus fiables, j’envoyai dans ces deux zones [Gisenyi et Cyangugu, NDLR] deux imposantes équipes de reconnaissance composées d’observateurs militaires.[...] L’équipe qui alla à Cyangugu eut à subir les tracasseries de 52 barrages routiers [11].

Dallaire ne dit pas ce que son équipe envoyée à Cyangugu a observé. Mais le lien peut-être fait entre cette rumeur et l’envoi de Français pour renforcer la piste de l’aérodrome de Kamembe. [12]

Une rescapée du massacre de Murambi (Gikongoro), le 21 avril, dit en 2004 à Catherine Ninin de RFI avoir vu des militaires français pendant le génocide avant l’opération Turquoise vers le 25 avril. Un participant aux massacres dit que les Français étaient là avant le 21 avril :

Dans le même temps, la traque aux Tutsi continue. Immaculée l’une des rares rescapées se souvient :

« Je suis la seule rescapée de toute ma famille. Après le massacre je me suis cachée dans un champ de sorgho. J’étais en sous-vêtements parce qu’on m’avait arraché tous mes habits, j’étais comme folle. Dans ma fuite je suis arrivée sur une barrière là on m’a totalement dévêtue. Heureusement je suis tombée sur quelqu’un qui m’a prêté une jupe. Mais en même temps il a refusé de me cacher alors j’ai continué à errer. Et c’est là que je suis tombée sur une autre barrière tenue par des militaires français. Ils disaient à tout le monde “fuyez, fuyez” »

– C’était combien de jours après le massacre ?

– « À peu près 4 jours. »

Mais que font ces Français à cette époque, ne sont-ils pas censés être dans la région ni même au Rwanda ? Les militaires français arriveront fin juin avec l’opération Turquoise. Et pourtant Navi [? ], un ex-tueur et ex-prisonnier, les a aussi rencontrés, c’était quelques temps avant le massacre de Murambi :

« Avant le massacre de Murambi je voyais les soldats français à Gatyazo [13] , ils étaient là, ils patrouillaient sur les routes et c’est même eux qui nous ont encadrés quand on a fui vers le Zaire. »

– Il y avait des soldats français qui étaient déjà là, avant le 21 avril ?

– « Oui les soldats français étaient bien là avant le massacre de Murambi. Et les Tutsi qui ont été massacrés là-bas c’était d’abord des réfugiés auprès des soldats français. » [14]

Interrogée sur cette présence de militaires français près de Gikongoro en plein génocide, Catherine Ninin répond :

Officiellement, à cette époque il n’y a pas de militaires français au Rwanda. Ils ont quitté le pays en décembre 1993 et ne reviennent que fin juin 1994 avec l’opération Turquoise. Ces témoignages sont troublants. J’aurais souhaité pouvoir rencontrer ces Rwandais qui se sont réfugiés auprès des Français. Malheureusement, vous l’avez entendu, il y a très peu de rescapés de Murambi. Il pourrait s’agir d’un commando spécial opérant dans la région. Ce n’est pas improbable puisque par ailleurs j’ai recueilli d’autres témoignages à la prison de Kigali des ex-FAR, des Interahamwe qui attestent d’une présence française à cette époque [15].

Selon Colette Braeckman, l’offensive du FPR et la débâcle des FAR met en mauvaise posture les militaires français restés au Rwanda pour renseigner l’état-major à Paris et conseiller les FAR :

Certaines informations m’étaient parvenues selon lesquelles deux groupes de trois à cinq « spécialistes » français se trouvaient toujours bloqués dans des camps de l’armée gouvernementale et de la gendarmerie encerclés par le FPR [16].

P.H. Bunel détaché à la cellule de crise Rwanda au centre opérationnel des armées à Paris évoque l’exfiltration de conseillers militaires français auprès des FAR :

De la base de Goma, en plusieurs occasions, certains m’ont rapporté avoir vu des hommes fatigués qui avaient l’air de journalistes français, embarquer dans des Transall ou des Iliouchine à destination de Bangui ou de Libreville. Ils étaient arrivés en véhicules ou en hélicoptères du sous-groupement spécialisé du COS. Curieux. Les témoins qui m’ont rapporté ces faits étranges appartenaient à l’équipe que j’aurais commandée si mon départ pour le Ruanda n’avait pas été annulé[...] [17].

J’ai raconté plus haut que des témoins sur place avaient remarqué des voyageurs insolites dans les appareils militaires. À leur arrivée en France, ces passagers quittaient discrètement les aéroports militaires. Mission finie, sans doute.

Nous avons été nombreux à conclure que, selon toute vraisemblance, ces Européens étaient les derniers coopérants à avoir quitté Kigali après le déclenchement de l’offensive victorieuse du Front patriotique ruandais qui provoqua la chute du gouvernement hutu. Mais, ce qui est plus intrigant, c’est qu’ils n’ont sûrement pas quitté Kigali sans être accompagnés par des membres du gouvernement qu’ils avaient assistés techniquement pendant plusieurs années. Or où sont-ils passés ces Ruandais [18] ?

2 Les autorités françaises sont informées des opérations des FAR

Le général Quesnot indique le 7 juin à François Mitterrand :

2. - Rwanda

Les combats et les massacres se poursuivent. Les forces gouvernementales ont lancé une contre-offensive dans le sud pour tenter de reprendre le contrôle de la route qui relie Gitarama à la frontière burundaise. [19]

Le même jour, Bruno Delaye et Dominique Pin notent :

Sur le terrain les combats se poursuivent. Les rebelles du FPR qui n’ont pas encore pris le contrôle total de Kigali, exercent une très forte pression sur Gitarama, siège du gouvernement intérimaire. [20]

La comparaison de ces deux points de situation révèle que le général Quesnot dispose d’informations venant directement du commandement des FAR.

L’ambassadeur Marlaud signale que « Le colonel Kabiligi a essayé de lancer la contre-offensive dans le Bugesera en mai-juin. » [21]
Bruno Delaye, le 14 juin :

Sur le terrain le Front patriotique rwandais (FPR) maintient sa pression et progresse lentement. Il aurait pris la ville de Gitarama, siège du gouvernement intérimaire qui s’est replié sur Gisenyi à la frontière zaïroise. [22]

Général Quesnot le 15 juin :

Les combats se poursuivent dans Kigali et le long de la ligne de front, les rebelles du F.P.R. étant sur le point de s’emparer de Gitarama. En dépit de l’embargo les munitions ne semblent faire défaut à aucun camp. [23]

La prise de Gitarama est du 13 juin. Quesnot ne l’avoue pas.

3 L’opération « insecticide » du capitaine Barril

Le Capitaine Barril a organisé la formation au camp de Bigogwe d’une unité d’élite pour attaquer l’arrière des lignes du FPR pendant le génocide. La Mission d’information parlementaire fournit dans ses annexes une lettre qui démontre la réalité de ce contrat. C’est l’équipe d’enquête d’Alison Des Forges qui révéle l’« opération insecticide » :

Selon des sources militaires rwandaises, Barril avait été engagé par le ministère rwandais de la Défense pour diriger un programme de formation de 30 à 60 hommes, effectif qui était susceptible d’atteindre les 120, au camp de Bigogwe dans le Nord-Ouest. Il devait entraîner au tir et aux tactiques d’infiltration, une unité d’élite qui se préparait à mener des attaques derrière les lignes du FPR. L’opération avait reçu le nom de code d’« opération insecticide », signifiant que l’opération se destinait à exterminer les inyenzi ou les « cafards ». Les commandants des unités de l’armée et de la gendarmerie reçurent l’ordre, dans la première quinzaine du mois d’avril, de recruter des volontaires pour ce programme. [24] En juin, des officiers rwandais décidèrent d’offrir des primes pour inciter les participants au programme de formation à mener des attaques derrière les lignes du FPR, lesquelles étaient vulnérables parce qu’elles s’étendaient sur de longues distances. Toutefois, la situation militaire changea trop rapidement pour qu’ils aient le temps de mettre leur décision à exécution [25].

Alison Des Forges précisera en 2004 pour la Commission d’enquête citoyenne :

Plusieurs officiers de l’ancienne armée rwandaise m’ont informée de la présence de Paul Barril pendant le génocide. L’un d’entre eux m’a parlé de ce contrat, qui consistait à fournir armes et formation, et devait se dérouler au camp de Bigogwe, à l’intention des troupes d’élite qui devaient opérer ensuite derrière les lignes du FPR. Un autre officier m’a parlé de la présence à Kigali d’au moins deux militaires européens, francophones, qui ne connaissaient rien du Rwanda et qui avaient été transportés par hélicoptère de Kigali jusqu’à Bigogwe, pendant cette même période. Il semble probable qu’il y ait eu des mercenaires engagés par Paul Barril dans cette opération [26].

Barril a déclaré qu’il a regroupé pendant le génocide les 25 CRAP survivants des 67 que la France avait formés. [27] Un Commando de Reconnaissance et d’Action en Profondeur (CRAP), avait été créé par les Français, fin 1992, au sein des para-commandos, pour fournir des renseignements permettant de déterminer les positions du FPR, infiltrer l’ennemi et en éliminer certains membres. [28] Le commandant de Saint-Quentin, affecté auprès du bataillon para-commandos au camp de Kanombe, aurait été en charge de cette formation. [29]

Barril se serait aussi occupé de fourniture d’armes selon la DGSE : « il semble que le capitaine Barril, dirigeant de la société Secret, exerce, en liaison avec la famille de l’ex-président Habyarimana (...), réfugiée à Paris, une activité remarquée, en vue de fournir des munitions et de l’armement aux forces gouvernementales. » [30]

Il n’est pas possible, a priori, que le contrat avec Barril, signé fin avril ou début mai, soit une conséquence des entretiens Huchon-Rwabalinda du 9 au 13 mai à Paris.

Cependant, il répond exactement, dans le compte-rendu de Rwabalinda, à un projet d’envoi d’instructeurs français et à un conseil d’« amis » :

3. Les priorités suivantes ont été abordées : [...]

b. La présence phyisique (sic) des militaires français au Rwanda ou tout au moins d’un contingent d’instructeurs pour les actions de coups de main dans le cadre de la coopération. [...]

e. Les amis contactés nous conseillent de faire un effort pour mettre à l’œuvre des équipes aux effectifs réduits pour saboter les arrières de l’Eni [ennemi, NDLR] et briser ainsi son élan. [31]

Une note de la mission militaire française à Kinshasa [32] du 27 juin 1994 adressée au Ministère de la Défense à Paris regrette que la demande de visa du général Ndindiliyimana lui ait été refusée. Il voulait rencontrer Barril à Paris à propos d’un contrat d’assistance signé avec lui le 28 mai 1994 :

FM = MISMIL KINSHASA 27.06.94

TO = MINDEF

PRIMO : LE GÉNÉRAL NDINDILIYIMANA, CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE LA GENDARMERIE RWANDAISE, S’EST VU REFUSER LE VISA POUR LA FRANCE QU’IL SOLLICITAIT. IL SOUHAITAIT SE RENDRE DANS NOTRE PAYS POUR ÉTUDIER, AVEC LES SERVICES DU CAPITAINE BARRIL (TEL : (1) 92.06.11.79), LES SUITES D’UN CONTRAT D’ASSISTANCE SIGNÉ LE 28 MAI 1994 ET PARTIELLEMENT PAYÉ.

SECUNDO : DANS L’IMPOSSIBILITÉ DE QUITTER LE PAYS, ET FAUTE DE POUVOIR ÉTABLIR DES LIAISONS TÉLÉPHONIQUES PROTÉGÉES, IL NOUS DEMANDE DE SERVIR D’INTERMÉDIAIRE POUR OBTENIR QUE LE CAPITAINE BARRIL, OU L’UN DE SES COLLABORATEURS, SE RENDENT À KINSHASA DANS LE COURANT DE LA SEMAINE.

TERTIO : VOUS DEMANDE DE BIEN VOULOIR ME FAIRE CONNAÎTRE LA SUITE QU’IL CONVIENT DE RÉSERVER À CETTE DEMANDE.

BT

£ 602 MESSAGE TERMINÉ [33]

Il est aussi possible que Barril ait bénéficié de plusieurs contrats.
Barril est en relation avec le ministère de la coopération. « Le cabinet du ministre de la coopération, Michel Roussin, écrivent Gattegno et Lesnes, nous a confirmé l’existence de “ contacts” avec Paul Barril, mais les deux parties contestent avec autant de vigueur en avoir pris l’initiative. » [34] Barril travaille en étroite liaison avec Philippe Jehanne, correspondant des services secrets au ministère de la coopération. En effet Michel Gadoullet, qui suit le dossier Rwanda pour le ministère de la coopération, écrit à ce dernier, le 26 juin 1994 : « À M. Philippe Jehanne, suite mon fax, capitaine GIGN Barril à Paris depuis 4 jours. » [35]

Une preuve de la réalité du contrat de Barril a été donnée par la Mission d’information parlementaire. Dans sa lettre à Paul Quilès, président de cette mission d’information sur le Rwanda, Sébastien Ntahobari, ancien attaché militaire auprès de l’ambassade du Rwanda à Paris, déclare qu’il n’a pas commandé de matériel militaire pour un montant d’un million de dollars au capitaine Barril, par contre il affirme l’avoir rétribué pour un contrat de « services et assistance » dont il ignore la teneur :

En juin 1994, le ministre de la Défense, Augustin Bizimana a transféré des fonds sur le compte de l’ambassade à Paris. Il a envoyé un fax instruisant de donner au Capt Barril un montant de 1.200.000 Dollars pour un contrat de services et assistance qu’il avait signé avec le gouvernement. Le peu d’éléments que vous me donniez, au demeurant très troublants, ne me mettait pas sur les rails. Ceci étant, la comptabilité a établi un chèque de l’équivalent de un million deux cent mille dollars. L’adjoint de Barril est venu le récupérer à l’ambassade même. Mr Bizimana ne m’a pas dit de quelle prestation il s’agissait, Barril et son adjoint non plus. Il paraît que c’était très secret. Personnellement je suis resté très sceptique que Barril ait daigné remplir son contrat mais je n’avais pas de preuves. Sans conviction, vers octobre 1994 je lui ai fait un courrier de restituer à l’ambassade le solde éventuel qui n’aurait pas été consommé afin de lui permettre de payer les salaires du personnel, étant donné que l’ambassade ne recevait plus de fonds de fonctionnement. Vous vous en doutez bien que je n’ai pas reçu de réponse. Je n’avais pas de preuves et j’ignorais les termes du contrat. Seul Bizimana peut attester s’il a été satisfait ou pas, sinon Barril dira toujours qu’il a tout utilisé, un point et c’est tout ! Ceci étant dit, je n’ai jamais reçu aucun rond de Barril, vous pouvez le vérifier [36].

Barril a donc été payé en juin d’un montant de 1.200.000 dollars pour un contrat de « services et assistance ».

Conséquence ou non des entretiens Huchon-Rwabalinda, la réalité de ce contrat ne fait que confirmer l’authenticité du rapport du colonel Rwabalinda sur la relance des actions de coopération entre la France et le GIR pendant le génocide.

Barril, lui-même, confirme sa présence auprès des FAR en montrant à des journalistes une photo le représentant à côté d’une pièce d’artillerie lors d’un de ses déplacements au Rwanda pendant le génocide :

Il [Barril] exhibe volontiers, aussi, les clichés pris au cours de ses deux passages à Kigali, dont certains le montrent en situation, tantôt près d’une pièce d’artillerie, tantôt devant le portail de l’ambassade de France à Kigali, déserte depuis le départ des derniers Français, dans la matinée du 12 avril (le Monde du 14 avril) [37].

Me de Temmerman, avocat de la famille Habyarimana, reconnaît que Barril est intervenu au Rwanda pendant le génocide :

Ce qui s’est passé, a expliqué Me de Temmerman, c’est que « le capitaine Barril [NDLR : ex-gendarme, aujourd’hui à la tête d’une société privée de sécurité] a essayé d’aider le gouvernement rwandais, à la demande de ce dernier. Il n’a rien commis d’illégal à ma connaissance. Cela n’a pas tourné comme il ne [sic] voulait. Ses hommes ont participé un tout petit peu à l’organisation dans une situation de guerre. Augustin Bizimungu [NDLR : chef de l’armée d’Habyarimana] m’a confirmé que cette guerre, on a essayé de la faire proprement. Les milices ont fait des massacres, tout le monde l’a vu. C’est une situation assez normale dans une situation de guerre qui durait depuis quatre ans. Mais le rôle de Barril, il faut le séparer totalement de celui de la France. » [38]

Le capitaine Barril n’a pas été auditionné par la Mission d’information parlementaire. Curieusement, dans la fiche « Eléments d’information relatifs au rôle qu’aurait joué Paul Barril dans les affaires rwandaises entre 1990 et 1994 » [39] la Mission n’aborde pas ce contrat de « services et assistance » pendant le génocide dont il est pourtant question dans cette lettre de Ntahobari à Paul Quilès, président de cette Mission d’information, lettre qu’elle publie en dans les annexes.

Le 24 mars 2007

Références

[1]. Colette Braeckman : Rwanda, histoire d’un génocide. Fayard, 1994.

[2]. Pierre-Henri Bunel : Mes services secrets - Souvenirs d’un agent de l’ombre. Flammarion, 2001.

[3]. Laure Coret et François-Xavier Verschave : L’Horreur qui nous prend au visage. Karthala, 2005. Rapport de la Commission d’enquête citoyenne.

[4]. Roméo Dallaire : J’ai serré la main du diable - La faillite de l’humanité au Rwanda. Libre expression, 2003.

[5]. Alison Des Forges : Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda. Karthala, Human Rights Watch, Fédération Internationale des droits de l’homme, avril 1999.

[6]. Jean-Paul Gouteux : La Nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle. Izuba Editions, L’Esprit frappeur, 2002.

[7]. Gabriel Périès et David Servenay : Une guerre noire - Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994). La Découverte, 2007.

[8]. Paul Quilès : Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994. Assemblée Nationale Rapport n° 1271, http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/rwanda/, 15 décembre 1998. Mission d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées et de la commission des affaires étrangères, sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994.

Notes :

[1] Colette Braeckman,« Le “non’ du FPR à la France », Le Soir, 20 juin 1994, p. 7.

[2] Colette Braeckman, « L’ancien supergendarme français veut à tout prix impliquer des Belges dans l’attentat du 6 avril », Le Soir, 29 juin 1994, p. 1,7.

[3] Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994,[Réf. 8].

[4] Jean-Dominique Merchet, « Mission Amaryllis, un sauvetage sélectif par l’armée française », Libération, 2 février 1998, p. 11. Ce témoignage contredit le rapport du lieutenant-colonel Maurin qui dit qu’ils sont partis le 14 et non pas le 17, et qu’ils sont tous partis.

[5] Thierry Charlier, « Le sauvetage des ressortissants occidentaux au Rwanda », Raids 97, juin 1994, p. 101,7.

[6] G. Périès, [Réf. 7]

[7] Patrick de Saint Exupéry, « France-Rwanda : des mensonges d’État », Le Figaro, 2 avril 1998, p. 4, colonne 7.

[8] Témoignage de Pierre Galinier [Réf. 6].

[9] Billets d’Afrique, Juin 2004.

[10] François-Xavier Verschave, Billets d’Afrique, 126, juin 2004, p. 2-3.

[11] R. Dallaire [Réf. 4].

[12] Colette Braeckman, « L’enfer du Rwanda et les bonnes intentions de la France », Le Soir, 20 juin 1994, p. 7.

[13] Gatyazo se trouve près de Gikongoro.

[14] Catherine Ninin, « Le massacre de Murambi », RFI, 30 mars 2004.

[15] Catherine Ninin, ibidem.

[16] C. Braeckman [Réf. 1].

[17] P.H. Bunel [Réf. 2].

[18] ibidem p. 354-355.

[19] Note du général Quesnot à l’attention de Monsieur le Président de la République. Objet : Votre entretien avec le Premier ministre le mercredi 8 juin 1994. Situation, 7 juin 1994.

[20] Point de situation Delaye, Pin 7 juin 1994.

[21] Marlaud, « Personnalités accusées par le FPR d’être responsables des massacres », Note du ministère des Affaires étrangères, 12 juillet 1994, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [Réf. 8].

[22] Bruno Delaye, Point hebdomadaire de situation sur l’Afrique. Mardi 14 juin 1994.

[23] Note du général Quesnot et de Dominique Pin à l’attention de Monsieur le Président de la République. Objet : Votre entretien avec le Premier ministre et Conseil restreint du 15 juin 1994. Situation. 15 juin 1994.

[24] La traduction française présente une erreur de date, il s’agit de fin avril ou début mai. Le texte original en anglais est « In late April or early May, commanders of army and National Police units were ordered to recruit volunteers for the program ».

[25] Aucun témoin ne doit survivre [Réf. 5]. La source est constituée d’entretiens réalisés à Bruxelles en 1997 et 1998.

[26] L’horreur qui nous prend...[Réf. 3].

[27] Interview de Paul Barril par Raphaël Glucksmann non insérée dans le film “Tuez-les tous”. Il répète dans cette interview qu’il était à Kigali quand les FAR ont abandonné la ville.

[28] L. Melvern, Conspiracy to murder. The rwandan genocide, 2006, p. 39.

[29] L. Melvern ibidem p. 135.

[30] Gérard Davet et Piotr Smolar, Des notes de la DGSE soulignent les ambiguïtés de l’action de la France au Rwanda de 1993 à 1995, Le Monde, 24 décembre 2006, p. 6.

[31] Agir ici et Survie, Dossiers noirs de la politique africaine de la France, L’Harmattan, 1996, n° 1, p. 23-26 ; Coret - Verschave, ibidem, pp. 514-515.

[32] Le colonel Dominique Bon est attaché militaire à l’ambassade de France à Kinshasa en 1994.

[33] CEC, L’horreur qui nous prend..., [Réf. 3].

[34] Hervé Gattegno, Corine Lesnes, « Rwanda : l’énigme de la “boîte noire” », Le Monde, mardi 28 juin 1994, p. 1,6.

[35] CEC, ibidem.

[36] Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [Réf. 8].

[37] Hervé Gattegno, Corine Lesnes, « Rwanda : l’énigme de la “boîte noire” », Le Monde, mardi 28 juin 1994, p. 1,6.

[38] Marie-France Cros, « L’avocat de la famille Habyarimana mécontent », La libre Belgique, 11 septembre 1995.

[39] Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [Réf. 8].

Mis en ligne par Jacques Morel
 31/03/2007
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N°1 • 2007

La Nuit rwandaise n° 1 • 7 avril 2007 10 euros • 309 pages ISBN : 2-84405-228-2
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Un autre grand disparu dont on doit ici rappeler le travail, c’est François-Xavier Verschave, décédé en 2005, un an avant Jean-Paul. Son travail inlassable comme rédacteur de Billets d’Afrique aura démontré qu’un « autre journalisme » est possible. En tant qu’animateur de l’association Survie, il aura (...)

LNR

Illustrant la nécessité des « réparations » ici exposée, voici trois histoires de jeunes rescapés, enfants au temps du génocide, pris en charge par un centre social, à Kigali. Ces propos ont été recueillis par Benjamin Chapeau et Ignace Fabiani qui ont passé une année comme animateurs dans ce centre (...)

Serge Farnel , Yves Cossic , Georges Kapler

L’éveil de l’Homme-citoyen J’ai rencontré Jean-Paul Gouteux, alors que j’étais dans les locaux parisiens de Médecins du Monde, à l’occasion de la 12e commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda. Je l’avais déjà maintes fois croisé aux détours de ses écrits relatifs à l’implication active de mon pays, la (...)

LNR

Voici un recueil de paroles de rescapés et de miliciens ou de militaires qui ont participé au génocide et témoigné de l’activité de l’armée française au Rwanda, de 1990 à 1994. Ces témoignages sont rassemblés ici tel qu’ils ont été recueillis à diverses occasions. Certains datent des travaux de la Commission (...)

Association Survie

Réunie à Paris du 22 au 26 mars 2004, la Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 a examiné durant cinq jours un ensemble de documents et témoignages portés à sa connaissance, suggérant que l’État français et certains de ses représentants, (...)

 La Nuit rwandaise | 2000 · 2021