Philibert Muzima

Élie Ndayambaje Les jérémiades d’un génocidaire impénitent

« Les prisons guériront beaucoup de natures malades ; elles seront toujours impuissantes contre des perversités incorrigibles.  »  [1]

Tel est le constat à tirer du cas d’Élie Ndayambaje, un génocidaire impénitent qui, après plus de vingt ans de prison ne montre aucune trace d’un moindre remord ni d’une moindre repentance. Ce constat s’impose à la lecture de la lettre ouverte que le plus grand génocidaire de Mugombwa et probablement de toute la région de Gisagara, a eu le culot d’adresser à Sa Sainteté le Pape François en date du 24 mars 2016.

Assis confortablement devant son ordinateur dans sa résidence princière au pénitencier du TPIR siégeant à Arusha en Tanzanie, il clame toujours son innocence et veut être lavé les mains pleines de sang des Tutsi par nul autre que le Pape François en personne.

Ironie du sort ou momentum mesquin et diabolique, le jour même où le génocidaire Ndayambaje signait sa lettre, le Pape François lavait -non les mains salies par le sang comme celles de Ndayambaje, mais les pieds des migrants en quête d’une terre de paix. Notons tout de suite que le Jeudi Saint de l’année précédente, le même Souverain Pontife avait lavé les pieds à des prisonniers. Sûrement qu’Élie Ndayambaje, de confession protestante, ignore que Jeudi Saint, les ministres de l’Église Catholique - dont le Pape, le Primus inter pares (Umukuru mu bareshya) - ne lavent que des pieds !

Si un détenu reste impénitent après vingt ans de prison, c’est signe d’un risque élevé de récidive

Élie Ndayambaje a été arrêté le 28 juin 1995, en Belgique, et a été transféré au quartier pénitentiaire des Nations-Unies, à Arusha en Tanzanie, le 8 novembre 1996. Il avait été condamné le 24 juin 2011, à une réclusion à perpétuité, reconnu coupable par le TPIR d’incitation directe et publique à commettre le génocide, de génocide, d’extermination constitutive de crime contre l’humanité et atteinte à la vie, d’outrage à la dignité de la personne humaine et d’autres actes inhumains constitutifs de crimes de guerre.

Dans sa décision du 14 décembre 2015, la Cour d’appel a réduit sa peine de la perpétuité à 47 ans de prison, jugeant que son droit à un procès dans un délai raisonnable avait été violé. Il vient donc de passer un total de 20 ans au pénitencier d’Arusha.

La décision prise le 9 mars 2016 par le juge Theodor Meron relative à la libération anticipée d’Alphonse Nteziryayo, un autre génocidaire de Mugombwa, a nourri l’espoir d’Elie Ndayambaje quant à l’éventualité de sa propre prochaine libération anticipée. C’est le lendemain du jour où le greffier du TRIP a rendu publique la décision d’élargir Alphonse Nteziryayo que son coaccusé a trouvé opportun de porter sa cause près le Souverain Pontife !

Condamné à 47 ans de prison ferme en dernier ressort, l’affaire Ndayambaje a été entendue et il n’est pas sans ignorer que «  le principe de l’autorité de la chose jugée interdit de remettre en cause un jugement, en dehors des voies de recours prévues à cet effet ». Le hic est qu’il n’a aucune autre voie de recours sinon auprès de la justice divine. Du coup, il se trompe de chemin en faisant plutôt appel au Pape qu’à Dieu lui-même. Il serait donc mieux avisé de hâter son aller simple pour plaider sa cause devant le Bon Dieu. Ainsi aura-t-il affaire à Dieu et non à ses saints, encore moins à ses ministres.

Dans son « épître au Pape », le génocidaire Élie Ndayambaje parle d’une « condamnation injuste… sur base d’un seul témoin non fiable » et d’une manœuvre des autorités du Rwanda avalisées par les Juges.

Sa lettre met l’accent sur la forme et fait sourde oreille sur le fond de l’affaire : L’implication d’Elie Ndayambaje au génocide des Tutsi à Mugombwa et dans la grande région de Gisagara.

Sa culpabilité a été prouvée, confirmée et prononcée par les juges d’un tribunal pénal international, un tribunal compétent, indépendant et impartial. Son procès a donc été en tout conforme à l’article 10 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui stipule que «  Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. »

Mais Ndayambaje ment comme un arracheur de dents. Il ment par exemple en affirmant que fin 1992, il démissionna du poste de bourgmestre de Muganza pour poursuivre ses études. Il omet notoirement de dire que sous la pression des partis de l’opposition, il fut bouté dehors comme d’autres bourgmestres très extrémistes anti tutsi de l’acabit des Juvénal Kajelijeli de Mukingo ou Fidèle Rwambuka de Kanzenze, pour ne citer que ces deux-là.

Ndayambaje ne pouvait qu’attendre le chaos du génocide et la décapitation des partis d’opposition pour reprendre son poste et s’ériger officiellement en véritable bourreau de Mugombwa, sale boulot qu’il faisait déjà depuis avril 1994.

C’est méchant de mentir au Pape et de lui affirmer que les deux religieux européens, pourtant très proches des génocidaires, ont été menacés de mort par ceux-là même qu’ils ont armés, tout en désarmant les Tutsi avant de les regrouper dans l’église où ils se sont fait massacrer.

Et dire que le pasteur protestant Etienne Uwajyiwabo avait érigé domicile au bureau communal de Muganza comme réfugié !

Voici le témoignage d’une rescapée sur les propos que Pasteur Étienne Uwajyiwabo a tenus durant le génocide :

« Je viens de surprendre une conversation entre un certain Étienne, un pasteur protestant et d’autres miliciens. Ils veulent se débarrasser de nos enfants tutsis. Étienne dit qu’il ne doit pas nourrir les petits cafards, les petits serpents dans un camp de Hutu, ‘sinshaka inzoka mu nkambi y’abahutu.’ Ça ne m’a pas étonnée. Quand je l’ai rencontré, il était surpris et dissimulait mal sa colère : ‘Comment se fait-il que tu sois en vie ? Qu’est-ce que tu fais là ?’ Annonciata m’assura que la meilleure solution était de se sauver, de foutre le camp le plus tôt possible et discrètement... » [3]

Sûrement qu’en citant le nom de son propre pasteur, le génocidaire savait bien que Pasteur Étienne ne dira pas que, laissant sa paroisse anglicane de cendre et de sang, il avait rejoint son ouaille qui avait investi et transformé les bureaux de la commune Muganza en état-major d’où il coordonnait les activités visant les massacres des Tutsi, lui conférant par sa présence une forme de bénédiction dans son entreprise génocidaire.

Il avait ainsi réussi à allier le représentant de l’autorité morale, ainsi que tous les européens œuvrant dans la région, à sa cause. C’est ce qu’il avait fait de l’Italien Père Tiziano Pegoraro de la paroisse catholique et même des Belges, Frère Stan Constant Goetschalckx et Madame Monique Vermandele. Comme quoi la promiscuité entre l’Église et le pouvoir du MRND ne se limitait pas au niveau du Comité Central de ce parti où avait siégé l’Archevêque de Kigali !

Lorsqu’Élie Ndayambaje parle de sa présence au chef-lieu de la commune voisine de Kibayi, le criminel se garde de dire qu’il était là pour prêter main forte à son ex et encore futur collègue et complice de crimes de génocide et de nettoyage ethnique, le bourgmestre Pierre Canisius Kajyambere. Fort des résultats de l’extermination dans la commune Muganza, Élie a réussi à exporter son savoir-faire à Kibayi, parce que là aussi, comme partout ailleurs d’ailleurs, aucun témoin ne doit survivre.

C’est de là qu’il reviendra, dit-il, à la lueur d’une accalmie ! Que diantre ! De quelle accalmie parle-t-il donc ? De la fin du nettoyage ethnique, c’est cela qu’il appelle une accalmie ?

Et c’est grâce à cette l’accalmie qu’il fut gratifié par le gouvernement fantoche des docteurs Kambanda et Sindikubwabo autoproclamé « Leta y’abatabazi ». En le renommant bourgmestre de Muganza, le gouvernement fantoche était reconnaissant du « travail » accompli et lui assignait le rôle de gestionnaire des cimetières à ciel ouvert car n’exerçant ses nouvelles fonctions officielles que sur des milliers de cadavres de Tutsi d’une part, et de leader des criminels Hutu, occupant officiellement son Pandémonium, capitale de l’Enfer qu’il avait, en Diable en chef, établi au sommet du mont Remera, au bureau communal de Muganza, d’autre part.

Puis, il dit avoir caché et sauvé Clarisse Kankesha, fille de Félicien Niyonsaba, qu’il présente comme une carte de visite pour démontrer son humanisme ! Nul n’ignore que beaucoup d’autres génocidaires, à l’exemple du Dr. Theodore Sindikubwabo et même Col. Théoneste Bagosora, avaient tenu à laisser en vie une ou deux Tutsi pour l’utiliser plus tard comme preuve à décharge, ou simplement pour se donner une bonne conscience. En effet le mot d’ordre était qu’aucun témoin ne doit survivre. En sauver une relevait donc de cette exception qui confirme la règle, funeste.

Même après plus de vingt ans de prison, sieur Ndayambaje est toujours impénitent, non repentant, sans aucun remord. Il attribue sa condamnation par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda à ses victimes qu’il traite de «  syndicat de délateurs » tout en prenant pour témoins ses complices dans le crime. Et il s’étonne que les juges n’aient donné aucun crédit aux témoignages à décharge donnés par d’autres génocidaires !

Il aurait sans doute voulu que les juges statuent que plus de quarante mille morts dans la grande région de Mugombwa ont conclu et exécuté un pacte de suicide collectif. Que ni lui, ni d’autres génocidaires ne sont coupables de rien, qu’ils sont innocents de notre sang versé à Mugombwa et ses environs.

Par son impénitence, Elie Ndayambaje montre des signes non trompeurs d’un risque énorme de récidive, ce qui n’est pas de nature à plaider en sa faveur, même devant la justice divine. Son impénitence donne plutôt raison à Émile Van Hoorebeke selon qui « les prisons guériront beaucoup de natures malades ; elles seront toujours impuissantes contre des perversités incorrigibles. »

Tout le monde dehors !

Tout le monde dehors, c’est le titre du livre d’Yves Thériault paru en 2005 au Québec, dans les éditions Libre Expression. Le livre est le produit d’une enquête sur les libérations conditionnelles au Québec et leurs conséquences dramatiques sur la société. Le livre traite notamment du cas d’un criminel impénitent du nom Mario Bastien. Détenu pédophile qui bénéficiait d’une absence temporaire du centre de détention de Trois-Rivières, il en avait profité pour kidnapper, agresser sexuellement puis assassiner sauvagement le jeune Alexandre Livernoche, treize ans. C’était en Août 2000.

À la lumière du contenu de ce livre, il est normal de s’insurger contre les libérations provisoires des condamnés d’Arusha qui ne se soucient manifestement pas ni de l’ordre public, ni des victimes de ces criminels, mais bien de mettre « tout le monde dehors », le plus tôt possible.

Que les criminels jugés et condamnés à Arusha soient impénitents, négationnistes et manifestent des signes graves de risque de récidive, le Mécanisme de l’ONU pour les tribunaux internationaux ne veut que vider les prisons, nettoyer l’ardoise et fermer le livre.

Lorsqu’il rédigeait sa missive, le plus grand génocidaire que Mugombwa ait engendré venait alors de passer 21 ans derrière les barreaux, dont 20 précédant sa condamnation définitive.

Dans plusieurs pays démocratiques, chaque criminel ayant purgé deux tiers de sa peine peut être admissible à une libération conditionnelle. Il en est de même pour le Mécanisme de l’ONU pour les tribunaux internationaux qui, par exemple, a libéré un autre génocidaire de Mugombwa, le Colonel Alphonse Nteziryayo, après seulement 17 ans de prison sur un total de 25 qu’il était supposé passer en taule.

En effet, Alphonse Nteziryayo a été arrêté le 24 avril 1998 au Burkina Faso et transféré au quartier pénitentiaire des Nations Unies à Arusha le 21 mai 1998. Au terme de son procès, Alphonse Nteziryayo avait été préalablement condamné à 30 ans de prison pour incitation directe et publique à commettre le génocide. Mais dans sa décision du 14 décembre 2015, la Chambre d’appel a réduit la peine de Nteziryayo à 25 ans de prison, jugeant que son droit à un procès dans un délai raisonnable avait été violé. Libéré sans manifester aucun regret, on ne peut que s’inquiéter des risques de récidive de la part du fils de Ntagara.

Lorsqu’on lit la décision du Juge Meron relative à la libération d’Alphonse Nteziryayo, il est écrit noir sur blanc :

« les crimes dont Alphonse Nteziryayo a été reconnu coupable sont très graves. En particulier, la Chambre de première instance a conclu que, lors de diverses réunions, il avait incité la population à tuer des Tutsis ; elle a également conclu, entre autres, qu’ayant été par la suite officiellement installé au poste de préfet de Butare, Alphonse Nteziryayo exerçait une autorité et un pouvoir étendu à Butare.

La Chambre de première instance a estimé qu’étant donné Ie rang élevé de l’accusé, le fait pour lui d’avoir activement incité et encouragé le public à commettre le génocide démontre qu’il a abusé de son autorité. Dans ces conditions, nous sommes d’avis que l’extrême gravité des crimes dont Alphonse Nteziryayo s’est rendu coupable milite contre sa libération anticipée. »

Directement après, le Juge écrit :

« Alphonse Nteziryayo a purgé, le 24 décembre 2014, les deux tiers de la peine de 25 ans d’emprisonnement qui lui a été infligée. Nous estimons en conséquence que le temps qu’il a passé en détention pour les crimes qu’il a commis milite en faveur de sa libération anticipée. »

Et pour conclure, il rejette l’argument voulant que, « d’après l’Accusation, Alphonse Nteziryayo n’a, à aucun moment, coopéré avec Ie Procureur du TPIR » et décide de ce qui suit :

« Bien que les crimes dont celui-ci a été déclaré coupable soient très graves, le fait qu’il a purgé largement plus des deux tiers de sa peine, ses problèmes de santé et la volonté de réinsertion sociale dont il fait preuve militent en faveur de sa libération anticipée. »

Trois mois après seulement, plus précisément le 9 mars 2016, il bénéficiait d’une libération provisoire.

En décembre dernier, c’étaient l’Abbé Emmanuel Rukundo et Ferdinand Nahimana qui retrouvaient leur liberté !

Si le Mécanisme de l’ONU pour les tribunaux internationaux qui a pris le relais du Tribunal pénal international pour le Rwanda continue d’étendre ses largesses sur les génocidaires condamnés à Arusha, et ce après les peines trop clémentes du TPIR, alors très bientôt, Ndayambaje pourrait être admissible à une libération provisoire.

Si au niveau de l’appel, la réclusion à perpétuité avait été maintenue dans le cas d’Elie Ndayambaje, il serait derrière les barreaux pour au moins 25 ans à partir du jour du prononcé de son jugement.

Normalement, si le délinquant a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité, sa date d’admissibilité est fixée par le tribunal au moment de l’imposition de la peine.

Dans les cas de meurtre au premier degré, le délinquant doit automatiquement purger au moins 25 ans avant d’être admissible à une libération conditionnelle. Le compte commence au jour du prononcé de la sentence, les années passées derrière les barreaux avant la condamnation ne pesant pas sur la balance. On remet les compteurs à zéro et le criminel est en dedans pour au moins les vingt-cinq années subséquentes. En voyant sa peine commuée de la perpétuité à 47 ans, Elie Ndayambaje recouvrait ainsi l’espoir de se retrouver un jour en liberté.

Le tribunal n’ayant pas précisé le nombre minimum d’années à purger avant d’être admissible, c’est donc le principe des deux tiers qui va s’appliquer et, pire encore pour ses victimes, rétroactivement à sa date d’arrivée au quartier pénitentiaire des Nations Unies à Arusha, en Tanzanie. Des 47 ans qu’il devrait rester en dedans, il ne fera donc que 31 ans au grand maximum.

Il me semble alors que c’est ce qui se prépare pour l’homme né le 8 mars 1958 qui, en sexagénaire, pourra marcher en homme libre, le crime de génocide ayant emporté plus de 40 mille Tutsi dans la grande région de Mugombwa ne pesant plus sur lui.

Quelle cause plaide-t-il alors auprès du Pape ?

Libérable peut-être, mais le problème d’un pays d’accueil se posera immanquablement par la suite. Pas mal de prévenus acquittés ou des génocidaires ayant purgé leurs peines peinent encore à trouver une terre d’asile. Ils ne veulent pas retourner vivre tranquillement au Rwanda comme toute personne sur qui ne pèse plus d’accusations pour crimes de génocide - non bis in idem - pour les premiers, ou comme tout criminel ayant purgé sa peine, fini de payer sa dette envers la société, pour les seconds.

Ils préfèrent vivre dans un no man’s land alors qu’ils ne sont pas des apatrides.
« Assis à son bureau, dans une maison sécurisée d’un tranquille quartier d’Arusha (nord tanzanien), Prosper Mugiraneza, regarde des photos de famille d’avant son arrestation au Cameroun en 1999 », rapportait l’AFP dans un reportage intitulé Génocide rwandais : les acquittés du TPIR en errance à Arusha, réalisé fin 2014. Le même reportage souligne qu’une dizaine d’ex-détenus acquittés ou ayant purgé leurs peines n’ont pas où aller, personne d’entre eux ne voulant rentrer au Rwanda.

« Neuf des onze Rwandais forcés de cohabiter dans cette grande villa d’Arusha, protégée par un mur extérieur rehaussé de fils électrifiés, veulent gagner l’Europe, où sont établies leurs familles. Deux souhaiteraient rejoindre le Canada. »

A Ceux-là s’ajoutent Alphonse Nteziryayo libéré en décembre 2015 ainsi que l’Abbé Emmanuel Rukundo et Ferdinand Nahimana libérés en décembre 2016.

Tout le monde, acquittés ou libérés, veut aller se la couler douce en Occident. Pour les ex-détenus, la vie en Occident se résume en une chose : Parasites éternels puisqu’ils ne pourront jamais travailler pour gagner leur vie et Mécanisme de l’ONU pour les tribunaux internationaux les aide dans leur oisiveté. Aucun effort pour les persuader, sinon les contraindre de rentrer au Rwanda, quitte à exiger de l’État Rwandais des garantis de sécurité et du droit de non poursuite judiciaire pour les mêmes causes dont ils ont soit purgé la peine, soit été acquittés près le TPIR.

En décembre 2014, le greffier du TPIR, Bongani Majola était catégorique :

« Aucun d’eux n’est censé rester en Tanzanie. Et pas question de retourner au Rwanda : ils n’y ont plus de famille et craignent pour leur sécurité. Les Nations Unies, après leurs avoir donné des peines dérisoires qu’ils ne purgent même pas en entier, fait d’eux des apatrides. L’ONU n’est ni capable de leur trouver des pays d’accueil pour les transformer en réfugies, ni capable de les retourner dans leur pays de citoyenneté. Ainsi les aide-t-elle à prolonger leur séjour à Arusha grassement payé par les pays membres.

Pour ajouter le cynisme à l’hypocrisie, M. Majola renchérit :

« Dans un système national, quand vous êtes jugé et déclaré non coupable, la société vous reprend » avant de renchérir que « la justice pénale internationale, censée être meilleure (…), continue de les priver de leurs droits puisqu’ils ne peuvent pas vivre librement ».

Il ne dit pas comment la justice pénale internationale « continue de les priver de leurs droits puisqu’ils ne peuvent pas vivre librement. »

Il ne dit pas non plus si l’ONU a fait un effort quelconque pour qu’ils retournent au Rwanda qui ne refuse pas de les accueillir. Au Rwanda au moins, ils pourraient cultiver leurs terres et refaire leur vie, laquelle vie ils ont refusée à des centaines de milliers de Tutsi, en 1994.

Mais nos ex-détenus ne veulent ou ne peuvent plus travailler !

Si l’on en croit les délinquants de ma colline de Linda d’avant-génocide, « Urugo rubi rurutwa na gereza » pour signifier qu’un mauvais ménage est pire que la prison.

L’un de ces délinquants s’appelait Ndayisaba, fils de Tinyabo. C’était notre voisin direct. Il avait passé la grande partie de sa vie d’adulte en taule. Entre ses deux séjours en prison de Karubanda, il vivait dans un taudis fait entièrement de pailles.

Lorsqu’il n’avait pas réussi à mettre main basse sur un régime de banane ou quelque chose d’autre et n’avait donc rien à se mettre sous la dent, il passait la nuit à hurler, à nous insulter, disant qu’il pouvait bien nous tuer et regagner sa taule à Karubanda où sa ration quotidienne était assurée. Parmi ses insultes qu’il nous lançait gratuitement, l’une est restée gravée à jamais dans ma mémoire. Il disait que les ruines sont moins pires qu’un mauvais voisinage ! Je ne me rappelle pas s’il était encore en vie et/ou en taule en avril 1994, sinon il aura eu au moins nos ruines comme voisinage.

Beaucoup mieux que la prison de Karubanda pour mon voisin Ndayisaba, la vie est belle à Arusha, non ? Si ce n’est l’Occident (la France, la Belgique ou le Canada) pour les accueillir, ils préfèrent rester en apatrides grassement nourris et traités comme des princes dans un no man’s land dans leur château tanzanien.

Élie Ndayambaje, qui sera un sexagénaire à sa sortie de prison, avec un casier judiciaire lourdement chargé, n’a aucune chance de vivre de son labeur. Il sera un éternel assisté social. Son Rwanda natal n’ayant pas les moyens financiers de lui offrir le luxe auquel les Nations-Unies l’ont habitué, il criera sur tous les toits qu’il risque la mort, la torture ou même un autre jugement pour les mêmes faits (ibis in idem) s’il devait retourner au Rwanda.

Mais la réalité et que, après avoir passé plus de vingt ans à parasiter la même communauté internationale qu’il aura endeuillée par le pire des crimes contre l’humanité, il ne veut pas passer le reste de sa vie à croupir dans la misère noire à Cyumba, ni à Mugombwa, ni même au Burundi au cas où il se déciderait de retourner au lieu d’origine de son pater Misake Sizaniro.

Voilà grosso modo la raison pour laquelle il s’adresse au Pape, primat de l’Église Catholique, dont il n’est même pas un adepte. Il commence ainsi une saga épistolaire pour sensibiliser les pays de l’espace Schengen, dans l’espoir de les voir un jour lui ouvrir leurs frontières pour qu’il rejoigne sa famille en Belgique.

Par cette lettre ouverte au Souverain Pontife, le génocidaire de Mugombwa vise à se faire passer pour un homme gentil, innocent de notre sang et inoffensif dans le futur. C’est un préambule pour signifier donc qu’il mérite une terre d’accueil en Belgique où il vivrait aux frais du contribuable flamand en particulier et belge en général.

Comme il n’ignore pas qu’à sa libération provisoire, ses tribulations ne seront pas pour autant terminées, il juge malin de commencer tôt à colporter des lettres ouvertes, et il vise d’abord le haut du pavé, espérant que le Pape, plus modeste, lui, tendra la main au pauvre mais non pécheur Élie, qu’il avalera ses ragots et lui donnera le bon Dieu sans confession !

Lâcheté et carriérisme

Revenant sur la lettre d’Élie Ndayambaje et de probables vraies causes qui ont motivé sa rédaction ainsi que le choix du destinataire, il faut croire qu’il y a des raisons des plus lâches, doublées du carriérisme abject, pour lui, de clamer son innocence.

Le génocidaire Élie Ndayambaje n’a pas le courage, une fois sorti de prison, de regarder ses enfants maintenant devenus des adultes, droit dans les yeux et leur dire :

Oui j’ai massacré des milliers de personnes ;

J’ai tué des enfants qui étaient du même âge que vous en 1994 ;

J’ai massacré des mères comme la vôtre ; y compris ses collègues au sein de l’Association de solidarité sociale dite « Ababerango » dont elle était présidente ;

J’ai même exterminé des filles comme vos copines ;

Si vous avez grandi en mon absence, c’est parce que je payais pour mes crimes et je le regrette fort ;

Élie Ndayambaje n’aura pas le courage de dire à ses enfants :

Mes enfants, ce n’est pas tout. Le vieux Nicodème Libanje, votre grand-père maternel est aussi en prison pour les mêmes raisons. Lui aussi a été reconnu coupable de génocide des Tutsi.

Comment dirait-il à ses enfants :

Mes chers enfants, mes frères, vos oncles paternels Élysée et Emmanuel ont tous trempé dans le même génocide que moi et ont tous les deux été condamnés au Rwanda, tout comme moi à Arusha ?

Il ne dira certainement pas à ses enfants :

Vous savez, mes chers enfants, mon père Misake Sizaniro, votre grand-père paternel sur qui ne pesait aucune accusation de génocide, n’a jamais été inquiété et il a toujours vécu tranquillement chez lui à Cyumba, jusqu’à sa mort paisible.

Comment leur dire cette vérité alors qu’il veut absolument leur mentir, comme un soutien-gorge ?

Il veut leur faire comprendre que tous les Hutu sont menacés. Il voudrait que ses enfants croient que si lui-même a fait des années de prison, ce n’est pas à cause de ce qu’il a fait, mais de ce qu’il est, un Hutu.

Élie n’est pas ce genre d’homme capable de regarder droit dans les yeux son épouse, Agnès Mukaneza, de mère Tutsi, et lui avouer :

Il n’expliquera certainement pas à son petit monde la raison pour laquelle, au moment de fuir Mugombwa vers le Burundi, à l’arrivée de l’armée du FPR, lui et son collègue Pierre-Canisius Kajyambere de Kibayi ont été stoppés et dépouillés par ceux-là même qu’ils avaient encouragé à commettre le génocide.

Les foules enragés accusaient les deux leaders génocidaires locaux de les avoir entraîné dans le massacre des tutsi et ne voulaient pas les laisser sauver leurs peaux et leurs familles respectives au lieu de rester et d’assumer ensemble les conséquences de leurs actes.

Il devra sûrement mentir à ses enfants en disant :

Ce sont là les vérités que l’ancien bourgmestre de Muganza n’a pas le courage de dire à ses enfants ni à sa tendre épouse. Alors il se tue à renier les faits et à imputer son séjour en taule et celui de son beau-père, lui aussi ancien bourgmestre de Mbazi de 1974 à 1983, à la délation de leurs victimes, «  aux syndicats de délateurs qui s’en prenaient aux anciennes autorités » et « aux nouvelles autorités rwandaises qui leur dictaient leur version des faits ».

Le père et mari génocidaire n’a ni le courage ni l’humilité de faire amende honorable, d’aller droit devant sa famille réunie et à l’exemple du fils prodigue, dans Luc 15, 21, dire à sa femme : « chérie, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton mari » et à ses enfants « j’ai péché contre le ciel et contre vous, je ne mérite plus d’être appelé papa » et citer Job 33, 27 :

« J’ai péché, j’ai violé la justice, et je n’ai pas été puni comme je le méritais. »

Il préfère adresser au Pape une lettre ouverte truffée de mensonges, pensant ainsi que le même mensonge fera boule de neige jusqu’à sa famille qu’il n’a ni force, ni courage d’affronter, tant l’affront et l’humiliation sont à leur comble, pour un Élie Ndayambaje, tout imbu de lui-même.

Mais ce n’est pas tout. L’exercice rédactionnel se veut également est une prémisse à une future carrière. Il veut qu’une fois élargi, il puisse improviser une nouvelle carrière de référence comme un pauvre petit intellectuel négationniste du génocide.

Il prépare un cahier de route pour se faire inviter ici et là, animer des conférences et même écrire comme ses codétenus, Ferdinand Nahimana et autres génocidaires du même acabit, qui sont devenus du jour au lendemain des auteurs prolifiques à partir de leurs cellules de prison.

Sa lettre au Pape trace donc sa prochaine ligne éditoriale et dessine son angle d’attaque contre ses victimes et élabore son argumentaire négationniste.

Il faut rappeler que la négation constitue la huitième et dernière étape du génocide. Selon Gregory H. Stanton, président de Genocide Watch, « le déni est la huitième étape qui suit toujours un génocide » :

Les auteurs de génocide creusent des fosses communes, brûlent les corps, essayent de dissimuler les preuves et d’intimider les témoins.

Ils nient avoir commis des crimes et blâment souvent les victimes pour ce qui s’est passé. » [4]

C’est exactement le travail qu’a fait Frère Stan Goetschalckx qui, selon Ndayambaje, «  était maintes fois menacé de mort par les assaillants… Il a suivi de près tous ces tristes événements et procédé à l’enterrement des victimes du massacre de l’Église de Mugombwa. »

Un exemple parfait du processus négationniste : « Les maîtres d’hier, hier encore incontestés, ont fui, détruisant, avant leur départ, les traces de leur terrible forfaiture  » [5], écrit Murielle Paradelle, professeure de Droit à l’Université d’Ottawa.

Espoir pour les bourreaux, désespoir pour leurs victimes.

En décembre dernier, le juge Theodor Meron du Mécanisme de l’ONU pour les tribunaux internationaux décidait d’octroyer une libération provisoire à deux génocidaires condamnés par le TPIR.

Leur libération portait au nombre de dix les génocidaires libérés avant d’avoir purgé la totalité de leurs peines.

Tous les espoirs étaient permis pour les bourreaux alors que le désespoir et le sentiment d’injustice faisaient un nid de chagrin dans les cœurs des survivants du génocide.

En effet, le juge qui a décidé de leur libération arguant qu’ils ont fait montre de réhabilitation n’ignore pas que, loin de reconnaître leurs crimes, ils s’attaquent encore au Procureur et aux témoins, souvent rescapés, qu’ils traitent de menteurs.

Dans l’introduction au livre qu’il a publié en 2011 à partir de sa cellule au Mali, Ferdinand Nahimana est sans équivoque :

« Je me suis profondément senti dans le devoir de me battre pour la vérité et d’attaquer frontalement le procureur et ses témoins menteurs… »

Il affirme plus loin :

« Alexandre Kimenyi, professeur à l’université de Sacramento, un des fondateurs et dirigeants du journal “Impuruza”… et plusieurs autres intellectuels de la diaspora tutsi ont appelé les réfugiés Tutsi du monde entier à se lever comme un seul homme, à prendre les armes, à éliminer les Hutu, surtout leurs dirigeants, à contraindre les rescapés à l’exil. Les numéros… de ce journal illustrent bien cette triste réalité : la planification de l’extermination en tout ou en partie de membres d’un groupe ethnique, ici les Hutu. »

Si les signes de réhabilitation passent par des accusations en miroir, on aura tout vu !

« Qu’avons-nous fait au Bon Dieu pour mériter tant d’injustices ? »

Ainsi avait réagi un survivant du génocide originaire de Mugombwa à qui je disais que d’autres génocidaires, comme Élie Ndayambaje, pourraient être libérés prochainement.

« Qu’avons-nous fait au Bon Dieu pour mériter tant d’injustices ? »

Voilà une question qui mérite bien des réponses.

Philibert Muzima

Mis en ligne par Philibert Muzima
 4/03/2020
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[1Van Hoorebeke, Émile ; De la récidive dans ses rapports avec la réforme pénitentiaire ; Imprimerie de C. Annot-Braeckman, 1846, p.373.

[2Van Hoorebeke, Émile ; De la récidive dans ses rapports avec la réforme pénitentiaire ; Imprimerie de C. Annot-Braeckman, 1846, p.373.

[3Adélaïde Mukantabana, L’Innommable-Agahomamunwa, L’Harmattan, Paris, 2016, p 348.

[5Paradelle, Murielle, Un silence de pierre et de cendre, Éditions Petra, 2016, Paris, p. 14.

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N°11 • Vol1

La Nuit rwandaise 11 - Volume 1 - 2020 ISBN : 979-10-93440-32-3 EAN : 9791093440323 10 euros LE TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR / ARCHIVES & TÉMOIGNAGES / LES FAITS SONT TÊTUS / DOCUMENTS / NEGATIONNISME ET EGLISE
Michel Sitbon

Plus de vingt-cinq ans depuis la catastrophe. Il y a un quart de siècle, le génocide des Tutsi sonnait le glas d’une humanité optimiste. Srebrenica, en Bosnie, à quelques heures de route de Marseille, permettait de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une mésaventure exotique, mais bien de quelque (...)

Emmanuel Cattier

Sharon Courtoux « attendit » que Pierre Péan meurt le 25 juillet 2019 pour s’en aller à son tour le lendemain.

Jean-Pierre Cosse

Face au silence de plomb de l’État français sur le génocide des Tutsi du Rwanda, Bernard Kouchner s’est affiché expert sur ce sujet. Il a l’art de révéler au jour des vérités, tout en les accommodant avec des mensonges et des inventions qui mettent en valeur sa propre personne. [1] Ses révélations sont (...)

Cris Even

Cris Even demande comment le journaliste le plus intègre, et se réclamant d’un anti-colonialisme fondateur, aura pu négliger de s’intéresser aux crimes les plus terribles de la République, comme le soutien aux dictatures d’Amérique latine dans les années 70 et le génocide des Tutsi du Rwanda, en 1994. (...)

LNR

Le 7 avril 2019, le président Emmanuel Macron a confié à Vincent Duclert, historien ayant auparavant dirigé la « mission génocide » [1], la direction d’une Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, commission devant consulter l’ensemble des fonds (...)

Cyril Hauchecorne

L’accès à l’ensemble des archives publiques concernant la politique de la France au Rwanda ces quarante dernières années, et en particulier aux archives du président Mitterrand, n’a pas pour but de faire émerger une vérité déjà plus qu’il ne faut établie, à savoir la participation de la France au génocide (...)

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