Yolande Mukagasana

Lettre ouverte aux enfants de Bernard Kouchner

Témoignages

Yolande Mukagasana, rescapée du génocide, a notamment publié La mort ne veut de moi et N’aie pas peur de savoir, témoignages et cris du cœur. Celle qui a perdu son mari et ses enfants dans la tragédie interpelle ici les enfants de l’actuel ministre des Affaires étrangères français avec toute l’humanité et la colère inextingible qui l’habitent désormais.

J’ai été séduite par l’attitude de votre père vis-à-vis du Darfour, je l’ai trouvé très humain. Lorsqu’il a pris la décision de se rendre au Rwanda, je me suis sentie très émue et heureuse aussi, car j’ai pensé qu’il avait la volonté non seulement de débloquer la situation entre le Rwanda et la France, mais surtout entre celle-ci et les rescapés du génocide des Tutsi. Grâce à son voyage au Rwanda, j’ai finalement compris que je m’étais trompée sur sa personne et sur sa relation avec la politique de la France en Afrique. J’ai compris que pour lui, comme pour la France, les rescapés du génocide des Tutsi du Rwanda sont insignifiants – comme les Tutsi l’ont toujours été pour la France depuis 1990. Qu’ils sont pour lui moins humains que les autres, de la vermine peut-être, des cafards – une quantité négligeable qui ne peut pas empêcher le monde de tourner et encore moins la France. Je suis profondément déçue par son attitude qui trahit son manque de compassion pour les victimes de ce génocide.

Au mois de juillet 2007, j’ai écrit à votre père. Je ne lui ai pas écrit en tant que au Ministre des Affaires étrangères et européennes, mais comme à un humain que je croyais vrai et sensible. Comme à un père de famille. Je le croyais juste. Dans sa réponse, j’ai déjà senti la manipulation, mais je n’y ai pas attaché d’importance. Aujourd’hui, je me rends compte que je suis naïve. Toutes les places politiques qu’il a occupées, il savait bien pourquoi. Ce n’était pas un hasard. Qu’il ne dise plus comme dans le film Tuez-les tous : « Mitterrand était mon ami, il m’a trahi ». Avec cette façon de nous faire croire qu’il est innocent. Je l’ai cru. C’est cela que jamais je ne lui pardonnerai. Non, plutôt que je ne me pardonnerai. Car lui, il savait bien pourquoi.

S’il pense, sans doute avec raison, qu’il est l’ami du Président Kagame, qu’il soit au moins un ami fidèle pour lui comme il l’a été pour le Président Mitterrand. Mais qu’il ne se trompe pas. Nous, les rescapés du génocide des Tutsi, n’allons jamais le laisser enterrer la mémoire du génocide qui a détruit à jamais notre vie, nous ne renoncerons jamais à la justice au nom d’intérêts quelconques. Nous sommes très loin d’oublier notre souffrance quotidienne pour faire plaisir à la France ou à votre père.

Votre père est médecin, il sait très bien qu’il a défendu une mission militaire maquillée d’humanitaire qu’était la mission française nommée Turquoise. Comme il a d’ailleurs toujours fait dans le monde.

Était-ce vraiment digne d’un médecin ? Du député européen qu’il était alors ? Était-ce digne d’un délégué du peuple français qui prenait des décisions en son nom au niveau de l’Europe ? Qu’il se pose la question et qu’il vous donne la réponse. Moi je n’en ai pas besoin car je la connais. Mais qu’il n’oublie pas de vous dire que ce sont aussi des gestes de ce genre qui ont tué les bébés, les vieillards et les malades sur les lits d’hôpitaux au Rwanda… Dont mon mari et tous mes enfants.

« La France et ses soldats n’ont en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide et qui l’ont déclenché dans les jours qui ont suivi l’attentat. C’était certainement une faute politique. On ne comprenait pas ce qui se passait. Mais il n’y a pas de responsabilité militaire ».

Non seulement votre père ment, mais il est d’une arrogance intolérable.

Les militaires français m’ont arrêtée entre 1990 et 1991, et ont arrêté mes enfants. Comme ils l’ont fait pour beaucoup d’autres Tutsi. J’ai été sauvée par la plaque de ma voiture car elle était immatriculée dans le Nord. J’ai été sauvée car j’avais pris une femme hutu avec moi et que je n’ai pas donné ma carte d’identité aux militaires français mais mon permis de conduire – prétextant que j’avais oublié ma carte d’identité à la maison. Voyant ma plaque IB et la photo du Président sur la lunette arrière de ma voiture, ils se sont sans doute dit « elle ne peut être que des nôtres ». Je les ai eus ce jour-là, mais en 1994, ils ont fini par m’avoir.

Au mois de mai, votre père est venu au Rwanda. À ce moment-là, j’étais otage d’un colonel des FAR. Une erreur politique ? Demandez à votre père qui était Bruno Delaye. Quel rôle il a joué pendant le génocide. Il était son pote ! C’est lui-même qui l’appelait comme ça au téléphone. « Salut Bruno, salut mon pote ». Visionnez les interviews dès son retour du Rwanda. Il ne parle que de « la plus grande crise humanitaire » pour bien préparer sa mission Turquoise criminelle.

Demandez-lui si c’est par erreur politique que les Français de l’opération Turquoise ont ordonné aux rescapés de Bisesero de sortir de leurs cachettes, pour être massacrés ensuite par les génocidaires ? Demandez-lui si les femmes violées par les militaires français, c’est aussi une erreur politique ! Si ce sont des erreurs d’appréciation ! Quelle honte pour un père. Dites-lui de retourner parler avec le chef d’état-major des armées de 1991 à 1995. Qu’il demande au Général Huchon, chef de la mission militaire de coopération de 1993 à 1995, au Général Quesnot, chef d’état-major particulier du président Mitterrand de 1991 à 1995, malheureusement Mitterrand n’est plus là pour répondre, paix à son âme. Ils lui diront tous à l’oreille que ce n’était pas une erreur d’appréciation, mais un choix politique et militaire auquel votre père a adhéré en son âme et conscience. Je m’en rends compte après ce qu’il a osé dire devant les morts ambulants que le génocide n’a pas voulu emporter. Ceux dont la mort n’a pas voulu. Vous nous avez insultés, traînés dans la boue. Vous avez encore fait saigner nos blessures.

Demandez à votre père de jurer devant vous et devant une glace que la mission Turquoise était humanitaire ? Il sait parfaitement que pour faire de l’humanitaire, on n’a pas besoin d’armes lourdes qui sont arrivées sous nos yeux. Pourquoi ce mensonge ? Lorsque l’on fait des choix, on les assume, c’est cela le courage. Il devrait avoir honte. Les cris de mes enfants vous poursuivront de génération en génération à cause de vos parents qui vous ont toujours menti et qui sont décidés à ne jamais arrêter.

Je me demande comment at-il eu le courage de dire devant les survivants du génocide que la France n’a eu aucune responsabilité dans le génocide.

Moi je vous le dis et je vous le répète, je ne vous le dirai jamais assez, la France porte une lourde responsabilité dans le génocide des Tutsi. Une responsabilité politique, militaire et financière. Les survivants du génocide vont vous le prouver un jour, quand la France les laissera parler. Le jour où la France va arrêter de les tuer par ce silence et ce mensonge. Papon n’a pas été arrêté grâce aux survivants de la Shoah, mais grâce à leurs descendants. Imaginez la honte que porteront à jamais ses enfants, ses petits-enfants et ses générations. Arrive-t-il à votre père d’y penser ?

Votre père est venu au Rwanda pendant le génocide. Il est venu plaider pour la mission Turquoise. La création de « la Zone Humanitaire Sûre ». Là où le génocide a pu continuer sans souci, alors que partout ailleurs au Rwanda il avait été arrêté. Il était en Ouganda avec certaines autorités de ce monde, pour convaincre le Président Kagame de ne pas continuer la guerre. Exiger de lui un cessez-le-feu. Cela signifiait : cesser de tenter d’arrêter le génocide. C’est-à-dire, laisser les morts mourir dans l’impunité des génocidaires, comme cela a toujours été le cas depuis 1959 ; et continuer comme si mes enfants avaient mérité ce qu’ils ont subi, ou tout simplement comme si je ne les avais jamais portés, comme s’ils n’étaient jamais nés. Je ne sais pas qui a dit à votre père que nous n’avons pas d’âme, ou que nous ne souffrons pas comme les Français. J’espère que ce n’est pas ce qu’il vous a fait croire non plus. Quelle inhumanité pour un père ! Je n’en crois pas mes yeux, je n’en crois pas mes oreilles. J’aurais aimé être sourde ou aveugle, pour ne plus jamais le voir ou l’entendre dire que la France n’est pas coupable. Je suis profondément déçue.

Est-ce parce qu’« un génocide dans ces pays-là, ce n’est pas trop important » ? Comme l’a dit à l’époque son ami Président ?

Mais rien ne me dit qu’il n’a pas dit tout haut ce que votre père pensait tout bas.

Mais que votre père en soit sûr, s’il s’est rendu à Kigali pour nous faire avaler que la France n’a aucune responsabilité dans le génocide des Tutsi du Rwanda, il se trompe. Moi je dis à Monsieur Kouchner, votre père, la France est coupable du génocide des Tutsi du Rwanda. Qu’il me tue pour me faire taire. Le sang des miens poursuivra les enfants français à commencer par vous, ses propres enfants, et c’est lui qui vous aura condamnés, pas moi. S’il veut une responsabilité de plus, il est en train de la créer. C’est son choix. Il peut continuer à vous condamner, si ce n’est pas à vous qu’il rendra des comptes, ce sont vous qui allez les rendre à vos enfants ou vos petits enfants.

Je sais que votre père montrera mon courrier à Monsieur Sarkozy, son Président. J’espère qu’il n’oubliera pas de lui rappeler ce qu’il n’a pas arrêté de dire. « La France n’a pas commis de génocide »... Qu’il n’oublie pas de lui dire que la France est complice des génocidaires. La complicité dans un crime, c’est quoi pour lui ? Ce n’est pas commettre le crime ? Si le français n’est pas ma langue maternelle, ce n’est pas ma faute. Si je n’ai pas étudié le droit, ce n’est pas ma faute non plus. L’essentiel est que vous compreniez ce que je veux dire. Monsieur Sarkozy sait très bien qu’il était ministre du Budget et porte-parole du gouvernement Balladur. Le même gouvernement qui était en place tout le long du génocide et accueillait les génocidaires – dont certains étaient interdits de séjour en Belgique.

On sait que le génocide a été fait en très grande partie sous budget français. Il y a lieu de penser que Monsieur Sarkozy, ministre du Budget pendant le génocide, essaie de se protéger, mais dites-lui que ne n’est pas la meilleure des procédures.

Voici certaines paroles des témoins rwandais à propos du passé français dans mon pays entre 1990 et 1994 et dites-moi ce que la France va en faire :

L’ami de votre père, le Président Mitterand, a envoyé un avion spécial à Kigali pour ramener la femme de Habyarimana et toute sa famille et il fut l’un des premiers à évoquer « le double génocide ».

Nos accusons la France, nous, les survivants du génocide des Tutsi.

À son tour, si la France a été trahie par l’un des responsables, qu’elle le traduise devant un tribunal pour nous prouver sa bonne foi et son innocence.

Écoutez ces témoins rwandais :

TÉMOIN 1

En 1994, je vivais à Kigali. Les enfants avaient fui en direction de Gikongoro et se trouvaient dans la zone Turquoise, contrôlée par les Français. Lorsque je suis arrivée à Gikongoro, des Interhahamwe m’ont encerclée, interrogée. Une femme qui travaillait avec eux est allée chercher deux militaires français. Ils ont commencé par me poser beaucoup de questions, d’où je venais, ce que je faisais là. Entretemps, un des Interhahamwe m’a dit que mes enfants se trouvaient dans le camp de Kibeho. Les Français m’ont demandé où je comptais passer la nuit… Ils ont accepté de m’embarquer dans leur jeep après avoir terminé la bière qu’ils prenaient avec les Interhahamwe (les assassins). En arrivant, ils m’ont désigné une espèce de trou, un abri dans lequel on se cache en cas d’attaque. En me jetant une natte, ils m’ont dit que je pouvais dormir là. J’y suis restée jusqu’au soir, le camp était très éclairé. Soudain un Rwandais est venu me rejoindre dans l’abri et il a commencé à se déshabiller. J’ai eu peur, je suis sortie, mais les Français m’ont dit de retourner d’où je venais. Le type était sur la natte, il a voulu me prendre de force, je l’ai repoussé, j’ai crié. Un Français est venu voir ce qui se passait mais il n’est pas intervenu. L’homme m’a violée, avec brutalité, puis s’est endormi. Moi, je me suis enfuie, pendant que le Français me criait “mais où vas-tu ?” J’ai alors compris que mon violeur était le domestique des militaires français et qu’ils lui avaient fait un “cadeau”…

TÉMOIN 2

En 1993… je voyais que les Français étaient aux barrières pour contrôler les Rwandais. En 1994, je les ai vus donner des grenades offensives aux Interhahamwe. Ces derniers s’en servaient pour débusquer les Tutsis : ils lançaient ces grenades vers les bois, les massifs où nous étions cachés, et les rescapés étaient alors obligés de sortir de leur cachette, ce qui permettait de les tuer facilement. À Kibuye, avant de fuir vers le Congo, les Interhahamwe ont systématiquement pillé la ville, ils ont tout détruit, et les Français qui étaient présents ont laissé faire, ils ne sont pas du tout intervenus pour les empêcher.

TÉMOIN 3

…Je ne peux pas dire que j’ai vu des Français sauver des gens. Lorsqu’ils découvraient des rescapés cachés dans les bois, ils les prenaient c’est vrai, mais c’était pour les confier ensuite aux Interhahamwe, pas pour les mettre en lieu sûr… Depuis le début, lorsque j’avais vu les Français trier des gens aux barrières et arrêter… ma maison a été entièrement détruite à Kibuye, sous le regard des Français qui n’ont absolument pas bougé. Et vous voudriez me faire dire qu’ils étaient là pour nous protéger ? …Les Français nous ont désarmés. En avril 1994, je me suis dirigé vers Bisesero. Nous marchions de nuit, allant de cachette en cachette. Bisesero est un endroit sur la hauteur, d’où les Tutsis n’ont jamais été délogés. À mon arrivée, il y avait là plus de 50 000 personnes. Nous avions des armes traditionnelles, des arcs et des flèches, des lances… Nous avons tenu jusqu’au 27 juin, nous avions faim, les blessés étaient nombreux. Le 27 juin, les Français sont arrivés, guidés vers nous par les génocidaires. Ils nous ont dit d’appeler ceux qui étaient cachés. Les gens sont sortis et ont demandé aux Français de les emmener. Les militaires français ont refusé… Je leur ai alors demandé de nous tuer tout de suite, proprement, au lieu de nous abandonner aux génocidaires qui attendaient de nous massacrer à l’arme blanche. Après leur départ, la population a convergé vers nous… Nous avons perdu beaucoup de monde car au moment de l’assaut nous étions déjà très affaiblis. Lorsque les Français sont revenus le 30 juin, ils ont enlevé leurs armes traditionnelles à ceux qui survivaient encore. Ils ont arraché les arcs et les flèches, pris les lances, les bâtons et même les 13 fusils enterrés. C’étaientdes armes auxquelles nous tenions, elles venaient de nos parents. À ce moment, nous n’étions plus que 1300 survivants, nous étions comme des animaux. Les Français nous ont alors donné à manger et nous ont emmenés vers Kibuye. Durant le trajet, j’ai vu qu’ils laissaient les Interhahamwe filer vers la forêt de Nyungwe avec leurs armes, pour qu’ils puissent s’y réorganiser. Lorsque nous avons choisi de rejoindre les lignes du FPR, notre évacuation s’est faite dans l’hostilité ; on nous a entassés dans des camions bâchés, nous manquions d’air et avons failli étouffer. On sentait bien qu’ils nous en voulaient.

TÉMOIN 4

Alors que tous les Français étaient censés avoir quitté le Rwanda en décembre 1993, en mars 1994 il y avait encore trois Français au camp Bigogwe. Ils nous apprenaient l’usage de fusils de chasse et de lunettes de vision nocturne.

J’ai appris à tirer avec l’aide des Français. Dans nos exercices, il y avait des cibles en carton. Cela, c’était classique et normal. Mais sur les collines où avaient lieu les exercices, on nous pénalisait si nous visions ces cibles en carton. Les vrais objectifs, qui nous valaient des points et de l’avancement, nous devions les atteindre sur les vaches des pasteurs Bagogwe (un groupe de bergers apparentés aux Tutsis). Le sport pour nous, c’était d’avancer, couverts par les tirs de mortier des Français, de nous approcher des vaches et de leur tirer une balle entre les deux yeux...

À la fin de l’Opération Turquoise, j’ai fui avec toute l’armée. Les Français nous ont laissés passer au Zaïre et là j’ai fait le grand tour du pays…

La tactique était toujours la même : nous devions garder avec nous des populations civiles, comme une sorte de bouclier. Tout au long de notre odyssée à travers le Congo, lorsque nous fuyions les forces de l’AFDL (Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo) soutenues par le Rwanda, il y avait des Français avec nous, ils nous donnaient des habits militaires et des armes.

TÉMOIN 5

En 1994, lorsque les Français arrivèrent à bord d’hélicoptères, c’était la joie, la population chantait et dansait, les autorités célébraient l’événement. Travaillant à l’état-major, je participais à des factions devant l’entrée du camp. Je voyais les Interahamwe qui circulaient avec des épées, des houes, ils étaient vêtus de feuilles de bananiers, portaient des plumes de coqs. Ils cherchaient les Tutsis qui se cachaient encore aux alentours de la préfecture. Les troupes françaises se sont entretenues avec les chefs de la gendarmerie, afin de voir comment organiser la collaboration et maintenir la sécurité.

Pour la journée, on cherchait des gendarmes qui parlaient bien le français, ils triaient les prisonniers selon leur région d’origine, puis on emmenait ces gens à l’économat technique ou dans un hangar. On les laissait là durant la journée et on leur donnait de l’eau. Quelques gendarmes entraient parfois pour les battre mais c’était tout. Après une semaine, nous avons vu des rescapés que l’on amenait, attachés par des cordelettes militaires, très soli-des. Les sous-lieutenants X et Y collaboraient souvent avec un militaire français appelé Sartre, qui venait boire avec eux dans le mess… Ces derniers commençaient alors à tuer les prisonniers… ils tuaient les déplacés en un seul coup sur la tête, avec des crosses, des bâtons. Les corps étaient évacués dans des camions couverts d’une sorte de toile de tente, pour camoufler le chargement.

Les Français étaient aussi postés aux barrières, ils participaient au contrôle des gens. Les Interhahamwe étaient derrière eux et lorsqu’un Tutsi était attrapé, ils s’en chargeaient. Au retour, ils étaient couverts de sang.

TÉMOIN 6

… Avant leur départ de Kibuye, fin août 1994, les Interhahamwe ont commencé à piller la ville, à tout détruire. Les Français n’ont rien fait pour s’y opposer... Au contraire, ils levaient le pouce comme pour saluer leurs alliés et ils leur donnaient des habits, des morceaux d’uniforme. Sartre leur a même donné des armes, des munitions.

“Je dis et c’est la vérité, avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d’une grande dimension”, poursuivaitelle.

TÉMOIN 7

Au début de 1992, nous avons perpétré notre premier massacre. Près de 70 d’entre nous ont été envoyés à Ruhengeri tuer des Tutsi du clan Bagogwe. Nous en avons massacrés environ 10 000 en un mois, à partir de notre base du camp militaire de Mukamira. L’instruction s’effectue aussi dans le centre commando de Bigogwe. Les militaires français nous ont appris à capturer nos victimes et à les attacher. Cela se passait dans une base au centre de Kigali. C’est là qu’on torturait et c’est là également que l’autorité militaire française avait ses quartiers…

Dans ce camp, j’ai vu les Français apprendre aux Interahamwe à lancer des couteaux et à assembler des fusils. Ce sont les Français qui nous ont formés. C’était un commandant français qui nous formait pendant plusieurs semaines d’affilée, soit au total quatre mois d’entraînement entre février 1991 et janvier 1992.

Des témoins comme ça, il y en a des milliers au Rwanda. Mais du moment qu’ils ne sont pas Français, leurs témoignages ne feront pas écho en France. Les Français ne connaissent rien de la grande responsabilité de leur pays dans les massacres avant, pendant et après le génocide des Tutsi car ils n’ont pas encore entendu les Bagogwe. Le problème de la France est que même les langues des génocidaires se délient pour parler de leurs collaborateurs dans le génocide.

Patrick de Saint-Exupéry, début 1998, dans Le Figaro raconte avoir vu sur les collines de Bisesero, lors de l’opération Turquoise, « un officier du GIGN. Sur son uniforme de gendarme français, il portait une vareuse de l’armée rwandaise. Il s’est peu à peu désarticulé et a fini assis dans l’herbe, où il s’est mis à sangloter... Il nous a dit : “L’année dernière, j’ai entraîné la garde présidentielle rwandaise…” Ses yeux étaient hagards. Il était perdu. Le passé venait de télescoper le présent. Il avait formé des tueurs, les tueurs d’un génocide. »

Si j’avais un pouvoir, je donnerais un prix de reconnaissance d’humanité à ce militaire français. Mais je ne suis rien. Je ne suis qu’une rescapée. Je lui demande de rester humain et le félicite de cet examen de conscience.

Depuis 1990, la France s’est engagée d’une façon secrète dans une guerre civile au Rwanda. Et ceci n’est pas un accident. En 1993, c’était la France qui, en quelque sorte, dirigeait l’armée rwandaise. Cette guerre a été menée par les forces spéciales. Personne ou presque n’en savait rien en France. Au Rwanda non plus, à part les habitants de Kigali qui les voyaient partir et ceux du Nord où se trouvait le Front.

Les hommes des troupes engagées au Rwanda par la France de 1990 à 1994 portaient des pseudonymes, ou des diminutifs de leurs prénoms.

La France a tenté d’effacer le plus possible les traces. Mais il y en a encore, car elles sont très nombreuses. Nous, les survivants, nous ne pouvons que témoigner, sans espérer que les Français nous croiront. La France s’est rangée du côté du pouvoir, elle l’a soutenu dans les crimes que nous avons subis, et jusqu’au génocide. Aujourd’hui, votre père, Monsieur Kouchner, nie tout cela. Est-ce pour se protéger car il a adhéré à cette politique-là ? Il a fait des choix, il doit les assumer comme un homme courageux.

Même le Général Roméo Dallaire, dans son livre J’ai serré la main du diable, écrit à la page 464 : « J’ai détesté l’argument de Kouchner qui estimait que ce genre d’action [faire partir des orphelins hors du Rwanda, et peut-être aussi faire un effort auprès des milices pour qu’il y ait moins de massacres] serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. » Imaginez-vous un seul instant cette trahison des victimes du génocide ? Le souci était-il la crédibilité des assassins et l’honneur de la France, avant les massacres des innocents, bébés, vieillards, femmes et petites filles violées, avant les femmes enceintes éventrées car elles portaient des bébés tutsis ?

J’aimerais que votre père, Monsieur Bernard Kouchner, se souvienne de ce qu’a dit un journaliste de la radio RTLM lorsque les militaires français débarquaient pour sa “zone humanitaire sûre” :

« Nous commençons à recevoir de bonnes informations. La France a accepté d’envoyer également des troupes. Elle nous apporte une fois de plus son assistance. Une assistance substantielle, et elle a promis de l’accroître. Toutefois, pour continuer à recevoir ce genre de bonnes informations, ils [les Français] demandent qu’il ne soit plus possible de voir un cadavre au bord de la route. Et que plus personne ne se mette à tuer pendant que les autres observent la scène en riant… »

« Accueillez bien les troupes françaises, soyez gentils, expliquez-leur que sur les barrières le travail est normal, il s’agit de détecter les espions et les infiltrés du FPR… »

Dites à votre père que, désormais, je ne m’étonne plus de rien. Je ne m’étonne plus que les médecins aient assassiné les malades sur les lits des hôpitaux au Rwanda. Dites-lui de me laisser vous hurler mon indignation. Je ne le croyais pas capable de faire ce qu’il vient de faire au Rwanda. Donc s’il y est allé pour la normalisation des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France, il s’agissait surtout d’une volonté de dissimuler les responsabilités françaises dans ce génocide ?

Votre père m’a trahi. Je lui avais fait confiance. Je suis déçue, car là où il n’y a pas de confiance, la trahison ne met jamais les pieds.

Je ne lui en veux pas, j’ai pitié pour les générations françaises qui vont payer un jour pour les crimes qu’elles n’ont pas commis. Les parents indignes laissent en héritage à leurs enfants les problèmes qu’ils n’ont jamais pu résoudre.

Bonne chance aux générations françaises pour les crimes de la France en Afrique.

Pour terminer, je vous le dis, nous, les survivants du génocide des Tutsi, nous ne désespérons pas de tout car nous avons le peuple français derrière nous au nom duquel tous ces crimes ont été commis.

Yolande MUKAGASANA

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Lettre à Bernard Kouchner

Yolande Mukagasana

1040 Bruxelles

Belgique

Bruxelles, le 28 juillet 2007

Monsieur Bernard Kouchner

Ministre des Affaires Etrangères

37, Quai d’Orsay 75007 Paris

Objet : La France et le Rwanda / Génocide

Monsieur le Ministre,

Laissez-moi féliciter le geste de libération du médecin et des infirmières bulgares, qui vient d’être posé par le pouvoir français et qui est salué par le monde.

Laissez-moi être fière de vous pour tout ce que vous avez entamé pour le Darfour. Tous ces gestes me montrent à quel point vous êtes humain.

Monsieur le Ministre, je suis une des rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda durant lequel tous les miens ont péri, en particulier mon mari et tous mes enfants.

Le gouvernement français porte une responsabilité dans ce génocide et vous le savez plus que moi. Si je vous envoie ce courrier, c’est d’abord pour vous manifester ma gratitude d’avoir témoigné dans le documentaire « Tuezles tous » de Raphaël Glucksmann et David Hazan.

Enfin, laissez-moi féliciter la France actuelle qui a permis l’arrestation de deux accusés rwandais qui se trouvent sur le sol français et qui sont loin d’être les seuls.

Monsieur le Ministre, vous êtes venu au Rwanda deux fois pendant le génocide, j’étais là. J’étais otage des bourreaux. Je sais ce qui s’est passé. Même si je ne sais pas comment j’ai survécu, je sais pourquoi. C’était pour porter l’héritage de ce génocide, pour témoigner sans haine ni vengeance, mais réclamer que justice soit faite, non seulement pour mon mari et tous mes enfants, mais pour plus d’un million d’innocents tués. Je n’ai pas le choix, Monsieur le Ministre. Je dois être la voix des sans voix, aussi bien celle des morts que celle des survivants qui sont aujourd’hui des morts vivants.

Vous êtes médecin, Monsieur le Ministre. Vous savez que la reconstruction psychologique des victimes passe d’abord par la reconnaissance de ce qu’elles ont subi. Cette reconnaissance, la France nous l’a refusée. Aucune fois, la France ne nous a reconnu comme souffrants. Un bourreau n’a aucune porte de sortie lorsqu’il refuse de voir la vérité en face, celle de continuer le crime. J’espère que la France de Monsieur Sarkozy ne va jamais accréditer le crime de ses prédécesseurs.

Si je vous envoie ce courrier, Monsieur le Ministre, c’est pour vous demander d’être notre interlocuteur auprès de Monsieur Nicolas Sarkozy, le Président de la République française. L’interpeller pour qu’il ne mette pas son pied dans celui de ses prédécesseurs, mais en particulier celui de Monsieur François Mitterrand. Vous connaissez la réalité de la France au Rwanda. Vous avez vu, vous avez lu les livres comme « L’inavouable » de Patrick de Saint-Exupéry, « Un génocide sans importance », « Un génocide secret d’État » de Jean-Paul Gouteux, et vous avez vu les reportages sur la France au Rwanda. N’enfermez pas le peuple français dans une ignorance qui se retournera un jour sur leurs enfants.

Pour terminer, Monsieur le Ministre, le peuple français a besoin de la vérité et de la justice. Les générations françaises et rwandaises seront fières de la France de Monsieur Sarkozy, si, avec lui, vous débloquez la situation politico juridique et diplomatique entre le Rwanda et la France. Nos deux peuples n’ont pas besoin d’un héritage de haine. Les mauvais parents lèguent les problèmes qu’ils n’ont pas pu résoudre à leurs enfants. J’espère que Monsieur Sarkozy ne trahira ni le peuple français ni la confiance que je mets en lui.

Dans l’espoir que jamais vous ne trahirez la confiance que je vous fais, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes remerciements anticipés.

Yolande Mukagasana

Rescapée du génocide des Tutsi

Écrivain

Présidente de Nyamirambo Point d’Appui

CI : Monsieur Sarkozy Président de la République

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Lettre à Nicolas Sarkozy

Yolande Mukagasana

1040 Bruxelles

Belgique

Bruxelles, le 28 juillet 2007

Monsieur Nicolas Sarkozy

Président de la République

Palais de l’Elysée

55 rue du Faubourg Saint-Honoré

75008 Paris

Objet : La France et le Rwanda / Génocide

Monsieur le Président,

Fière de vous, fière de votre façon de conduire la France actuelle que j’espère la meilleure, laissez-moi vous féliciter d’avoir réussi la libération du médecin et des infirmières bulgares que j’espère innocents.

Mes félicitations à votre épouse Cécilia pour laquelle j’ai beaucoup d’estime, non seulement pour la sagesse avec laquelle elle a accompli sa mission mais surtout pour sa discrétion par rapport aux médias dès votre campagne électorale.

Monsieur le Président, je suis une des rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda durant lequel tous les miens ont péri, en particulier mon mari et tous mes enfants.

Le gouvernement français porte une responsabilité dans ce génocide.

Si je vous envoie ce courrier, c’est d’abord pour vous manifester ma gratitude d’avoir permis l’arrestation de deux accusés rwandais qui se trouvent sur le sol français et qui sont loin d’être les seuls.

Monsieur le Président, ce geste semble pour moi un début d’une reconnaissance de notre génocide par la France qui nous a refusé, nous, les victimes, de nous reconstruire depuis plus de treize ans. La France n’a jamais montré de regret ni la moindre humanité par rapport à notre souffrance. Pourtant, la France, par les décisions et les choix de son ancien gouvernement porte une grande responsabilité avant, pendant et après notre génocide.

Grâce à vous, Monsieur le Président, la situation commence peutêtre à se débloquer. Je vous en remercie. J’espère que votre engagement ne va pas s’arrêter là. Le peuple français a besoin de la vérité et de la justice. Les générations françaises et rwandaises seront fières de vous si vous débloquez la situation politico-juridique et diplomatique entre le Rwanda et la France. Nos deux peuples n’ont pas besoin d’un héritage de haine.

Monsieur le Président, votre Ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner est au courant de tout ce qui s’est passé. Il a été le témoin de l’horreur au Rwanda. Je suis sûre qu’il vous guidera par rapport au passé de la France au Rwanda. Il le regrette.

Monsieur Patrick de Saint-Exupéry le sait, il l’a écrit dans son livre « L’inavouable », un livre, parmi tant d’autres, écrits par des Français.

Pour terminer, Monsieur le Président, Je vous demande avec insistance de fermer les yeux et de vous mettre à ma place une seconde. Et imaginez assister impuissant aux massacres de tous ceux que vous aimez et que leur unique faute soit de vivre, et après, faites des choix pour vous comme humain, comme père de famille et comme père de toute une nation. Choisissez le chemin de la mémoire, de la justice ou celui de l’oubli. Tout ce que je sais, Monsieur le Président, c’est que si j’ai la force de vivre après le massacre de mes enfants et de tous les miens, c’est grâce et pour les enfants du monde et pour les générations futures.

Dans l’espoir que mon chagrin comme celui de tous les survivants de ce génocide retiendrait votre attention, je vous prie d’agréer Monsieur le Président, l’expression de mon profond respect.

Yolande Mukagasana

Rescapée du génocide des Tutsi

Écrivain

Présidente de Nyamirambo Point d’Appui

___

MINISTÈRE DES AFFAIRES ETRANGÈRES ET EUROPÉENNES

- 

Le Ministre

REPUBLIQUE FRANÇAISE

PARIS, LE 21 NOV.07

Madame,

C’est avec une vive émotion que j’ai lu la lettre que vous avez adressée au Président de la République et dans laquelle vous exprimez l’espoir de voir les relations franco-rwandaises s’améliorer.

Sachez que depuis que j’ai pris la direction du Ministère des Affaires étrangères et européennes, je m’efforce, en accord avec le Président de la République, de normaliser cette situation.

J’appelle de mes vœux ce dialogue nécessaire qui nous permettra de refonder la relation franco-rwandaise dont je regrette l’absence en ce moment.

Madame, j’ai lu vos livres, témoignages bouleversants de ce génocide et qui restera gravé en ma mémoire au même titre que les œuvres de Hasfeld ; comme vous le savez, j’ai été moi aussi au Rwanda au mois d’avril 1994, et j’en garde un souvenir vibrant qui alimente ma volonté et ma conviction d’aller de l’avant, vite et bien, et d’œuvrer pour une réconciliation entre nos deux pays. J’y travaille et c’est une de mes priorités en tant que chef de la diplomatie française.

Veuillez croire, Madame, en mon respect pour votre œuvre, votre exemple (le pardon sans oubli), votre ouverture d’esprit et votre mansuétude, et vous prie d’agréer mes hommages respectueux.

Bernard Kouchner

Mis en ligne par Yolande Mukagasana
 21/10/2008

N°2 • 2008

La Nuit rwandaise n° 2 • 7 avril 2008 10 euros • 416 pages ISBN : 2-84405-230-4
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